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Assemblées socio-environnementales de la UAC - Interview de Mirta Antonelli (Córdoba, août 2010)

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Par: 
Anna Bednik, Donatien Costa et Jeremy Dotti, traduction par Anne Derenne

Depuis le début des années 2000, des centaines d’assemblées socio- environnementales et de collectifs se sont “autoconvoqués” dans toute l’Argentine pour s’opposer à l’avancée de l’excractivisme et, avant tout, aux projets de la méga-industrie minière. En 2006, est née l’Union des Assemblées citoyennes (UAC), une rencontre nationale dont le but est "d’articuler et de renforcer les différentes luttes” et de “repousser l'avancée systématique des projets destructeurs”.

Mitra Antonelli est enseignante et chercheuse à l’Université Nationale de Córdoba (Argentine) et coéditrice avec Maristella Svampa du livre Industrie minière transnationale, narrations du développement et résistances sociales (Biblos, 2010). En août dernier, elle a partagé avec nous ses observations et réflexions au sujet de cette dynamique de résistance à laquelle elle participe.

Les premiers assemblées et collectifs socio-environnementaux sont nés il y a moins de 10 ans. Comment a évolué le mouvement ? Quels sont les espaces de renforcement, mais aussi les difficultés qu’il affronte ?

Ma vision est que le mouvement socio- environnemental a grandi, s’est étendu et s’est renforcé, avec des difficultés, bien sûr, car il ne s'agit pas d’un processus facile. Le mouvement s’est étendu à des endroits où il n´y avait  jusque-là aucune expérience collective, il a en plus obtenu des adhésions de nombreux acteurs non territoriaux, qui l’ont rejoint, chacun depuis son domaine particulier : journalistes, universitaires, hommes politiques, étudiants (la problématique des assemblées socio-environnementales fait aujourd'hui partie de l'agenda des organisations d´étudiants universitaires, ce qui n’était pas le cas jusqu’il y a un an et demi). S’est ouvert un espace de renforcement très intéressant, qui va aussi de pair l'accentuation de l’avancée de l’extractivisme, bien que la relation ne soit pas de cause à effet, ni directe.

L’avancée de la méga-industrie minière atteint aujourd'hui des régions et des villes qui pensaient jusque-là que cela ne dépasserait pas la cordillère. Et il est aujourd’hui reconnu qu’il y a des minerais sur tout le territoire. Il n’y a peut-être pas de l’or comme en Catamarca ou à San Juan, mais il y a d’autres minerais et le sous-sol a été livré (par les lois approuvées dans les années 90) aux entreprises privées. Cette problématique ne parait donc plus lointaine, étrangère, distante en termes de territoire. Ceci a été un facteur qui a rendu le conflit plus proche d’espaces sociaux où avant on pensait qu’on n’allait pas être affectés.

D’autre part, a aussi beaucoup aidé la prise de conscience du fait que l’eau est une ressource rare, non renouvelable, et celle de déjà vivre la problématique du manque d’eau ou du non-accès à l’eau dans beaucoup de communautés, y compris dans des communautés urbaines qui n’ont déjà plus d’eau ou qui n’ont plus le même accès que celui que d’autres citoyens peuvent avoir. Si l’eau est utilisée pour des projets extractivistes dans la cordillère, ici aussi elle est utilisée et polluée.  Nous disons que l’eau est un signifiant, elle est comme une sorte d’étiquette qui, socio-politiquement, a beaucoup aidé à collectiviser, car nous sommes tous menacés par le manque d’eau. 

Les assemblées ont produit de la connaissance – que les entreprises nient et que l'Etat étouffe -, elles l’ont accumulée, elles font en sorte que cette connaissance ne se perde pas et elles la transmettent. Ceci a provoqué un phénomène d’irradiation: beaucoup d’acteurs se sensibilisent petit à petit à la problématique et commencent à prendre position.  Tous - les assemblées et nous, ceux qui partageons le travail des assemblées - nous sommes aussi des agents d’irradiation, des agents de transmission. Et, si la problématique sur la méga-industrie minière est arrivée dans de nouveaux espaces, il faut reconnaître que c’est le mérite des assemblées. Malgré toutes les difficultés liées au fait de ne pas avoir d’infrastructures, de ne pas avoir de fonds, de travailler surtout en réseaux interpersonnels, elles ont réussi à transmettre à d’autres acteurs – y compris à nous, les universitaires qui travaillons avec eux  - la véritable dimension de ce modèle extractiviste. Le Congrès argentin a eu à défendre la loi des glaciers, alors que le gouvernement avait décidé d’opposer son  veto à cette loi afin de faciliter aux entreprises leurs activités extractives. La question a été intégrée dans le programme législatif et les partis politiques ont dû prendre position. Aujourd´hui, le problème fait aussi partie de l’agenda politique, ce qui est venu des assemblées.

Les assemblées sont un espace de rencontre d’acteurs hétérogènes. Il y a une hétérogénéité dans les trajectoires, certains sont d’anciens militants politiques, d’autres non, certains – beaucoup – viennent de la classe moyenne, d’autres des communautés paysannes ou des peuples originaires qui ont été historiquement mis de côté. Ce sont des espaces de confluence d’acteurs très différents, ce qui est à la fois une richesse, une force, mais aussi une faiblesse, car cette hétérogénéité suppose une dynamique de fonctionnement complexe. Comment se prennent les décisions ? Comment réconcilier des positions différentes ? Comment arriver à des accords afin d’établir les actions qui vont être menées par la suite ?

Toutefois, les assemblées ne sont toujours pas majoritaires sur leurs territoires, ce qui s’explique aussi par la politique d´intervention que mènent les entreprises et les gouvernements dans les communautés. La première stratégie des entreprises minières est de fragmenter le tissu social : ils partent d’un diagnostic des besoins, puis commencent à proposer - du travail, des améliorations dans  les écoles, des formations aux professeurs, etc. -, en provoquant des tensions à l’intérieur même des groupes familiaux, des groupes d’amis. La fragmentation du tissu social est une pratique systématique des entreprises, qui va aussi de pair avec une autre pratique systématique – de l’Etat – qui est celle de coopter. C’est une lutte très asymétrique, et les assemblées n’ont pas de moyens propres. La « force » de cette « faiblesse » est que les assemblées ne sont pas cooptées par les partis politiques. Il peut y avoir des acteurs politiques qui interviennent, qui jouent un rôle plus important dans certaines assemblées, mais dans leur ensemble, les assemblées  ne répondent à aucune structure partisane. Et c’est une force.

Comment est né le mouvement en Argentine ? Y'a-t-il un lien entre les assemblées socio –environnementales actuelles et les assemblées de quartiers qui ont émergé pendant la crise ?

Un trait distinctif du cas argentin est que l’Argentine n’est pas un pays minier. Donc, elle n’a pas d'identité ni de mémoire minière. La méga-industrie minière de grande échelle est un phénomène nouveau. La carte minière de l’Argentine a commencé à se dessiner avec Bajo la Alumbrera, en Catamarca, et aussi avec AngloGold Ashanti, à Santa Cruz. A Santa Cruz, les impacts ont été dénoncés par les employées, les « cyanurés », comme ils disent eux-mêmes (c’est à dire qu´ils ont été contaminés par le cyanure). Ce savoir a été transmis par les habitants. L’expérience de Catamarca a été celle qui a le plus « servi », justement parce que c’était la première exploitation minière à grande échelle, la plus destructrice au niveau national, et quand à Esquel (Chubut), les voisins se sont rendus compte qu’il y avait un projet d’extraction d’or à côté de chez eux, ils se sont réunis avec les voisins de Catamarca, ils les ont aidé à venir à Esquel pour qu’ils racontent ce qui se passait en Catamarca.

Le processus a été lent tant qu’il se cantonnait à Catamarca, se limitait à Bajo la Alumbrera. Il n’y avait pas encore de référence en Argentine au fait que la méga-industrie minière était déjà installée. Mais cette référence est apparue quand Esquel a réussi à stopper le projet minier, quand s’est fait le référendum (2003), le seul qui ait été fait dans le pays (après, ils n’en n’ont plus autorisé d’autres). Le « Non » de Esquel, lui, est bien apparu dans les médias. Nous l’avons tous vu, mais nous n’avons pas pu mesurer à ce moment ce que signifiait la méga-industrie minière. Dans mon cas par exemple, j’ai beaucoup étudié la décennie des années 90 – le ménemisme, les privatisations, le degré de corruption, la culture médiatique du ménemisme comme effet politique – et je n’ai pas pu anticiper à ce moment qu’ils avaient fait la même chose avec le sous-sol que ce qui avait été fait avec les télécommunications, les avions, l’eau et les autres services.

Il y a également un lien entre les assemblées d’aujourd’hui et l’« événement » (dans le sens de Badiou) de 2001-2002. La mémoire traumatique de l’Argentine récente est celle de la crise terminale, de la pauvreté, résultat des années 90. Dans le discours de l’Etat et des entreprises, la méga-industrie minière est l’unique activité, et les entreprises sont les seuls acteurs qui ont «contribué» à la richesse argentine. Et bien sûr ce qu’on constate dans le mouvement d’assemblées socio-environnementales, c’est que les assemblées de quartiers des années 2001-2002 sont un héritage, ce que nous appelons une « marque » dans la subjectivité politique. Les assemblées actuelles sont de la même façon horizontales, apartides, autogérées, elles ont exactement les mêmes caractéristiques d’organisation et les mêmes dynamiques de fonctionnement. La grande différence étant qu’elles se sont construites sur d’autres territoires, car maintenant les résistances sont contre les multiples formes de l’extractivisme sur le  territoire.

La consigne de la UAC est “contre le pillage et la pollution”, ces deux réclamations ont-elles le même poids ?

La méga-industrie minière d’aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de l’histoire coloniale, celle du long pillage de l’Amérique Latine : c’est pour cela que Potosi apparaît dans de nombreux discours comme l’emblème d’une histoire de colonies décimées par leurs dominateurs. Mais en Argentine, la lutte est aussi contre les effets environnementaux. Certains partis politiques ont cherché à intégrer cette cause dans leurs discours et à poser la question de la nationalisation de la méga-industrie minière, comme en Bolivie, en Equateur, etc. Mais dans la lutte des assemblées, la dispute concernant la rente n’est pas au centre, car même si la rente minière augmentait, les impacts socio-environnementaux continueraient à exister. Le thème de la rente est bien sûr en discussion, mais dans un contexte intéressant, où on se pose aussi la question de savoir si le Produit Intérieur Brut peut être considéré comme le seul indicateur qui mesure le développement, ce qui est justement utilisé comme argument par les gouvernements et les entreprises. Alors, à partir de la UAC de Chilecito et Famatina (juillet 2007) a été précisé que la consigne de la lutte était « contre le pillage et la pollution ». Ce sont les deux noyaux qui sont attaqués, les deux parties du modèle. Cette double consigne rend les assemblées plus résistantes aux discours des politiques au sens strict.

Quelle est la relation entre les assemblées et l’Etat? Entre les entreprises et l’Etat?

Les assemblées sont tangentielles à l’Etat, c’est à dire qu’elles ne sont pas « dans » l’Etat, les plaintes, les demandes ne sont pas canalisées à travers la structure étatique, mais l’Etat n’est pas innocent. Elles ont avec l’Etat une relation citoyenne qui est celle de la dénonciation. Dénoncer les fonctionnaires, les chefs d’entreprises, faire appel à la figure du défenseur du peuple (qui remplit une mission de médiation entre citoyens et Etat). Les assemblées socio-environnementales utilisent ces canaux étatiques mais elles ne sont pas des forces de l’Etat et elles ne se laissent pas non plus coopter par l’Etat. Elles l’ont dans la ligne de mire des critiques et des dénonciations car l’Etat fonctionne de manière à favoriser l’expansion du modèle extractiviste. Le fait de ne pas voter pour des candidats qui sont dans des structures partisanes est leur manière de dire à l’Etat qu’elles ne l’absolvent pas, qu’il n’est pas libéré de la culpabilité.

En effet, on ne peut responsabiliser seulement le secteur entrepreneurial, car ici il y a une alliance, ce sont des associés, mais des associés asymétriques. Les multinationales utilisent les Etats. Le cas du soja est plus complexe (à cause des retentions à l’exportation), mais la méga-industrie minière ne laisse rien. Le revenu qu’apporte l’industrie minière à l’Etat est infime, surtout si l’on tient compte du fait que ce qu’elle emporte, ce sont des matières premières non renouvelables. C’est l’Etat qui assume les coûts : l’eau, l’énergie, les routes… Tout ce qu’utilisent les entreprises – les ressources humaines, la science, la technologie – c’est l’Etat qui l’a préparé. Les entreprises s’installent, emportent les ressources, laissent  la pollution et ne rendent rien. Elles ont – selon la loi – 30 ans de stabilité fiscale, pendant que l’Etat argentin s’auto-inhibe, s’interdit à lui-même de disposer du sous-sol et  établit que seules les entreprises privées peuvent exploiter les gisements miniers.

Les entreprises exproprient des territoires en invoquant la propriété privée, elles agissent sur les territoires nationaux comme si ceux-ci étaient déjà privatisés. Il se produit une déterritorialisation de l’Etat. Aujourd’hui, la nouvelle étape consiste à former des consortiums transfrontaliers, car les ressources dont ont besoin les entreprises se trouvent dans des pays différents ; elles cherchent à disposer des bassins versants de la cordillère, ce qui affecte à la fois le Pérou, la Bolivie, le Chili et l’Argentine. C’est un phénomène nouveau également, qui dépasse les Etats.

A la UAC, on discute des stratégies: action “directe” ou action par voie légale, action pacifique ou action qui peut être considérée comme violente… Quels sont les principaux points de la discussion ?

Les assemblées sont auto - gérées. Elles n’ont pas beaucoup de ressources économiques ni sociales. Se mobiliser, payer le voyage pour aller aux rencontres de la UAC coûte de l’argent. Les distances sont énormes. Tout le monde travaille ou doit s’occuper de sa communauté, et pendant les trois jours de la UAC il faut tout laisser de côté. Après, chacun revient et doit continuer la lutte chez soi. Dans les territoires, qui sont des petits territoires, les pressions, les tensions et les asymétries se vivent avec beaucoup de force. Quand on vit dans une ville de 10 000 habitants, on a le juge, l’avocat, le maire, le chef d’entreprise, le directeur du journal…, qui vivent dans le même espace. Ils te connaissent, ils savent où tu es, ce que tu fais, ce qui rend la tâche très difficile. Donc il s’agit aussi de voir quelles actions peuvent nous donner du courage, car c’est très décourageant : on construit des liens de confiance, des relations d’amitié, des liens affectifs, on met le corps dans cette géographie, on n’est plus le même comme personne, mais tout le reste est préparé pour qu’on n’avance pas, pour que les luttes s’affaiblissent.

L’intérêt commun est que la UAC grandisse, que la lutte socio-environnementale gagne de nouveaux espaces et soit écoutée. Nous voulons tous renverser le scénario actuel, c’est un point qui n’est jamais en discussion. Les discussions portent plutôt sur quels chemins, quels outils peuvent nous permettre d’avancer plus vite, avec le moins d’usure. Dans l’hétérogénéité de la UAC, il y a des désaccords, des discours différents, il y a des groupes qui pensent d’une certaine façon et d’autres groupes d’une autre. Il y a des thèmes qui sont débattus systématiquement dans chaque réunion, ils sont comme récurrents, on n’arrive jamais à les clore car ce sont des éléments importants pour savoir comment continuer la lutte.

Un de ces thèmes est celui des stratégies sur le plan juridique. Ceux d’entre nous qui ont mené des actions légales et ont cherché parfois l’assistance juridique, nous l’avons fait en pensant que différents types d’actions peuvent être menées en parallèle et qu’aucune d’entre elles n’est unique. Ce n’est pas parce que tu utilises la voie légale que tu ne vas pas participer au blocage de route ou que si tu présentes un recours en  “amparo”, tu ne vas pas manifester ou faire des dénonciations publiques. L’idée est d’avoir à disposition un répertoire de pratiques qui ne s´excluent pas entre elles. Certaines sont dans le registre juridique et d’autres sont des mobilisations et des actions directes ou indirectes. La voie juridique oblige l’Etat à donner une réponse, et s’il ne la donne pas, c’est une raison de plus pour renforcer la lutte, pour dire à l´Etat : « tu n’écoutes pas, tu ne remplies pas ta fonction »,  pour dénoncer un fonctionnaire, dénoncer un juge, etc. Mais c’est seulement un des outils disponibles. Ceux qui rejettent la voie juridique, ont des positions plus radicales, où ils ont tendance à penser que la voie juridique peut en venir à nous apaiser, nous tranquilliser, et alors nous abandonnerons la mobilisation en attendant que la justice prenne la décision. Ce n’est pas le cas, mais c’est une peur légitime. Ma vision des choses est qu’il n y a aucun risque que l’on confonde un outil avec une pratique systématique.

Un autre thème récurrent à la UAC est le thème de la violence. La question est de savoir dans quel contexte on en parle, qu’entend-t-on par violence ?  Tout d’abord, l’Etat et les entreprises produisent et exercent beaucoup de violence : symbolique, matérielle et physique, de ces trois types. Ce sont eux qui ont la plus grande capacité de génération et d’implantation de violence, qui va de l’intrusion dans les écoles, de la censure dans les médias, de la disciplination  sociale jusqu’à bien sûr la destruction des territoires.

L’autre point est que lorsqu’en Argentine surgissent ces thèmes, la mémoire de la violence dictatoriale est très présente. Pour nous c’est un traumatisme. Notre mémoire traumatique n’est bien sûr pas unique, elle est comme toute mémoire, objet de dispute, de constructions du sens du passé. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes une société qui porte la marque de la violence d’Etat. Aujourd’hui, il s’agit de la violence de l’Etat néolibéral, qui par ailleurs poursuit des politiques économiques qui viennent de la dictature. En ce qui concerne la méga-industrie minière, il y a une continuité juridique, il y a un ensemble de lois de la dictature qui sont toujours en vigueur. Cette continuité n’est pas remise en question par les acteurs gouvernementaux. L’Etat a en plus construit, vis-à-vis des luttes – pas seulement des luttes armées mais aussi des luttes politiques et culturelles des années 70 – l’imaginaire du terrorisme. On a fait disparaître de nombreux travailleurs sociaux, éducateurs populaires, étudiants, syndicalistes, en leur donnant la figure de terroristes et de subversifs, des ennemis qu’il fallait exterminer.

Vis à vis de la violence, il y a aussi des imaginaires émancipateurs, car la lutte armée a également fait partie d’un projet révolutionnaire, et que c’était alors une justice populaire et non pas la violence…, c’était  un projet émancipateur de justice sociale. Tout ceci apparaît également à laUAC. La UAC est née de voisins qui se sont autoconvoqués pour des problématiques socio-environnementales.  Quand elle a commencé à se consolider, de nombreux collectifs se sont rapprochés d’elle, des collectifs qui n’ont pas les mêmes trajectoires, ni les mêmes expériences, ni les mêmes luttes, se créé alors un grand réseau de collectifs hétérogènes, à nouveau. Certains de ces groupes et collectifs, qui ne sont pas socio- environnementaux, qui proviennent plutôt d’expériences urbaines et populaires, arrivent avec un autre imaginaire où ils donnent à la violence un sens très différent.

A ces visions et imaginaires qu’ont les sujets politiques, il faut ajouter aussi les lectures qui viennent après avoir mené une action, à posteriori. Par exemple, dans le cas de Andalgalá, il est clair que la violence qu’exercent le gouvernement et les entreprises atteint déjà un niveau extrême, c’est une violence qui s’implante depuis des années. Et, quand les assembléistes ont cassé des vitres et ont incendié une voiture, l’appareil hégémonique a réagi rapidement en criminalisant et en stigmatisant, en faisant apparaître « les autres ». C’est très caractéristique de l’imaginaire politique argentin, on construit « l’autre » qui est capable de commettre un acte criminel. Et on utilise cette figure de « l’autre » dans les médias (dont les principaux clients sont les entreprises, et, en second lieu, les gouvernements locaux) pour délégitimer les luttes. En fragilisant les luttes, ils produisent encore plus de fragmentation sociale. La question est – au-delà de ce qui se passe – quel récit, quel discours commencent à construire des représentations ? Produire « les autres » au sein de la propre communauté. Un voisin ne se joint pas à un autre voisin, un professeur ne se joint  pas à un autre professeur. Marquer, séparer et ségréguer, disait Foucault. Et c’est ainsi.

Quelles connaissances produisent et transmettent les assemblées ? Comment elles les construisent ?

Foucault parle de pratiques sociales comme productrices de savoir et de justice, comme pratiques de “véridiction”.  J’ai commencé à me rapprocher des assemblées grâce aux amis de San Juan qui avaient déjà en vue l’arrivée de Barrick Gold Corporation pour le projet Veladero (en fonctionnement depuis 2006). Ma première réaction a été l’émotion de voir le désespoir qu’ils avaient, l’impuissance, mais en même temps il y avait tout ce qu’ils étaient en train de faire pour freiner le projet, pour qu’il ne voie pas le jour. En plus de l’impact émotionnel en écoutant leurs témoignages, j’ai été impressionnée par deux types de connaissance qu’ils avaient pour s’opposer à la méga-industrie minière. L’un, ce que j’ appelle la vérité justicière, c’est la connaissance qu’ont les voisins et les citoyens dans chaque lieu des illégalismes, des irrégularités, des actes de corruption, de la cooptation, de tout ce qui porte atteinte au concept de justice, dans son sens le plus large. Et l’autre c’est la connaissance qu’ils ont de l’environnemental. Une connaissance qui contredit, qui dénonce comme fallacieux, le discours des techniciens-experts, des entreprises et de l’Etat. Ils sont les  pisteurs du territoire”, ceux qui recherchent des traces, qui suivent les pistes pour voir quels animaux sont passés, pour voir s´il y a des plantes qui peuvent servir. Ils connaissent le territoire parce qu’ils l’ont vécu, parce qu´ils peuvent le lire avec leurs yeux, parce qu’ils connaissent le rythme de la montagne, le rythme des pluies, ils savent comment se comporte la nature face à certains phénomènes. Dans le premier rapport d’impact environnemental, la Barrick disait que du côté argentin ils n’y avaient pas de glaciers. Mais les citoyens de San Juan savaient parfaitement où se trouvaient les glaciers. J’ai aussi vu, incorporés dans ces assemblées, de nombreux professionnels issus des sciences ayant un lien avec la méga-industrie minière, qui avaient un discours critique, avec des fondements techniques pour expliquer en quoi ce qu’ils allaient faire était une atrocité. 

Quand j’ai commencé à participer à laUAC, j’ai rencontré ces deux types de connaissance chez tous les habitants. A Andalgala par exemple, ils ont fait un premier essai pour mettre sur une carte ce qu’était Bajo la Alumbrera. Ils avaient même le registre photographique du minéraloduc – par lequel Bajo la Alumbrera transporte ce qu’elle extrait mélangé avec les substances toxiques – qui spécifiait les endroits où le minéraloduc était troué. Ils avaient des registres photographiques de comment ont été déviés les cours des rivières, de comment le paysage a changé de manière irréversible, de comment ont disparu des chemins, de l’impact sur les arbres fruitiers, etc. Ils ont fait leur propre « étude d´impact environnemental », en notant les impacts déjà produits et en identifiant ceux à venir… ce qui est très désespérant, car s’ils n’avaient pas la connaissance de ces impacts, alors ils ne vivraient pas avec cette indignation et ce désespoir en voyant  les projets autorisés pas les gouvernements. Lorsqu’on ignore, on ne peut pas mesurer la menace. C’est un aspect frappant des assemblées : ils ont une connaissance contre-experte, qui s’oppose à celle des experts qui travaillent pour le secteur entrepreneurial.

Ont également beaucoup apporté les collectifs artistiques, comme par exemple un collectif d’art politique qui s’appelle « les iconoclassistes », ils ont rejoint la UAC en 2007 et ont participé aux ateliers dans les communautés pour construire ensemble des cartes collectives. Je pense qu’il y a également une recherche créative de comment apprendre et comment s’approprier (c’est-à-dire les rendre siens et les mettre en pratique) des savoirs des communautés paysannes et indigènes, ceux des peuples originaires qui ont accumulé et transmis leur réalité, leurs différentes formes d’écriture, sur tout ce qui concerne l’accès à la terre, prendre soin de la terre, la relation entre identité et territoire. Et comme le dit Maristella Svampa dans un des articles du livre (Industrie minière transnationale, narrations du développement et résistances sociales), ce n’est pas un hasard que le mouvement socio-environnemental en Amérique Latine a surgi de manière simultanée à l’avancée de l’extractivisme (les usines de production de papier, les plantations forestières, les concessions de pêche, les projets miniers, etc.), et ce n´est pas un hasard non plus s’il y a une confluence et un rapprochement entre les communautés originaires et paysannes et ces mouvements composés d’habitants qui dans leur grande majorité (en Argentine, ndlr) sont des citoyens de classe moyenne, qui jusque-là n’avaient probablement pas l’expérience propre de tout ce qui se joue autour de la question de la terre. Le processus extractif actuel est donc une extension des frontières, car cette question était déjà présente chez la population paysanne et indigène. Et ce phénomène est général en Amérique Latine.

Dans ce lieu de rencontre qu’est la UAC, on cherche comment apprendre les uns des autres, comment construire un langage qui permette, depuis le respect de la diversité, de dénoncer l’extractivisme tout en créant ensemble de nouvelles pratiques pour construire des liens plus communautaires et des propositions alternatives.

Interview par Anna Bednik, Donatien Costa y Jérémy Dotti,

traduction par Anne Derenne pour  www.aldeah.org

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