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Au Pérou, une entreprise française arrête de forer mais pas de polluer

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Le pétrolier Maurel & Prom est mis en cause par des ONG françaises et péruviennes après son désengagement d’une plateforme en Amazonie. Cette société dirigée par Jean-François Hénin, l’ancien financier du Crédit lyonnais, condamné dans l’affaire Executive Life, a minimisé « les risques liés à l’utilisation de produits toxiques ».

Pour l’Amazonie, c’est l’équivalent d’un acte de vandalisme environnemental. L’entreprise pétrolière française Maurel & Prom, associée au canadien Pacific Rubiales Corp., s’est retirée sans bruit de la plateforme DOM-1, ouverte en 2010, dans la province de Condorcanqui, au nord de l’Amazonie péruvienne. Le 21 mai, les inspecteurs du ministère péruvien de l’environnement ont découvert les installations désertées, comprenant un campement de base et un héliport, sous la garde d’une communauté native kashap. Le puits Fortuna 1XD-ST3 a été laissé « en état d’abandon », ont relevé les agents, les « bassins de résidus de la perforation sont couverts et clôturés », les tuyaux d’évacuation d’effluents industriels vers les rivières « inopérants ».

Les indiens Awajún et Wampis, qui accusaient déjà les entreprises d’avoir contaminé les rivières et la faune environnantes, constatent qu’elles n’ont même pas pris soin d’organiser le démontage de leurs installations. Soutenues par des ONG péruviennes, les communautés indiennes ont engagé, dès 2014, un recours contre l’État péruvien sur les conditions d’octroi de l’autorisation de mise en route de la plateforme située au milieu du Bloc 116, qui s’étend sur 658 800 km2 de forêt amazonienne, incluant deux parcs naturels – le parc Santiago Comaina et la réserve communale Tuntanain, pour 36,6 % et 48,5 % de leur superficie – où 709 espèces d’oiseaux ont été recensées.

Selon le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) - Terre Solidaire et l’ONG Sherpa, ce dossier montre une nouvelle fois l’urgence à instaurer un « devoir de vigilance » des entreprises multinationales, alors que le Sénat a rejeté le 18 novembre la proposition de loi adoptée à ce sujet en mars par l’Assemblée. Cette proposition vise à rendre obligatoire la « mise en œuvre d’un plan de vigilance » comprenant des « mesures propres à identifier et à prévenir les risques d'atteintes aux droits de l'homme et aux libertés fondamentales, de dommages corporels ou environnementaux graves ou de risques sanitaires » résultant des activités des sociétés et de leurs filiales. Contrée au Sénat, cette proposition de loi doit être remise prochainement à l’ordre du jour de l’Assemblée.

Maurel & Prom est une petite société pétrolière créée par la force du carnet d’adresses de Jean-François Hénin, ancien trésorier du groupe Thomson et ex-patron d’Altus finances, filiale du Crédit lyonnais, surnommé jadis le « Mozart de la finance » avant d'être impliqué dans de nombreux investissements hasardeux de la banque. Condamné en 2006 aux États-Unis dans l’affaire Executive life, la compagnie d’assurance californienne rachetée par Altus, le financier reconverti dans le pétrole a gagné ses premiers permis au Congo-Brazzaville et au Gabon. C’est ce dernier pays qui reste son point fort, avec cinq permis d’exploitation reconduits en 2014 – malgré la chute des cours du brut qui affecte le marché.

« Le second semestre 2014 a chahuté l’ensemble de l’industrie pétrolière, avec l’effondrement des prix du pétrole », a expliqué le patron de Maurel & Prom en mars dernier, justifiant ainsi la décision du groupe de « procéder à un arbitrage » de ses investissements en cours, et de réduire des deux tiers son budget d’exploration. « Au Pérou, le forage du puits Fortuna-1 a été abandonné, a-t-il poursuivi. Le Groupe n’envisage pas de poursuivre ce projet lors de son entrée dans la troisième phase d’exploration. » 75 millions de dollars ont été dépensés par son partenaire canadien, devenu l’opérateur en titre de la plateforme. Néanmoins, Maurel & Prom Peru Holdings, présidé à Paris par Jean-François Hénin, et titulaire du permis sur le fameux bloc, a affiché fin 2014 une perte de 14 millions d’euros.

Au Pérou, les communautés indiennes ont ouvert les hostilités judiciaires courant 2014. La cour constitutionnelle péruvienne doit examiner, le 19 janvier prochain, les arguments des associations indiennes qui jugent que le droit à la consultation préalable des peuples natifs, inscrit dans la convention internationale 169 de l’organisation internationale du travail (OIT) ratifiée par le Pérou en 1994, n’a pas été mis en œuvre avant la délivrance du permis d’exploration et production du Bloc 116. Quatre dirigeants awajún et wampis, assistés par le Centre amazonique (Centro Amazónico de Antropología y Aplicación Práctica, CAAAP), ont donc attaqué l’État pour l’absence de tout processus de consultation.

Contrairement à ce que stipulent aussi les règlements environnementaux péruviens, c’est quatorze mois après avoir accordé le permis d’exploration et production du Bloc 116 que les autorités ont organisé une simple réunion d’information à Santa María de Nieva, capitale de la province du Condorcanqui, en mars 2007. Et ce, en l’absence des chefs des communautés. Le passage en force des compagnies pétrolières avait été l’une des raisons de la grève amazonienne, et du blocage de la Marginal de la Selva, la route qui traverse l’Amérique latine, à hauteur de Bagua, en mai et juin 2009. Un mouvement social majeur qui a fini, le 5 juin 2009, par l’évacuation de la route par la police péruvienne, provoquant la mort de 34 personnes dont 24 policiers.

 Le recours engagé par les communautés pourrait, en cas de succès, rouvrir un processus de consultation », commente Morgane Laurent, chargée de mission du CCFD. L’abandon du Puits Fortuna-1 ne préjuge pas des suites données par les compagnies pétrolières pour l’exploration de l’ensemble du Bloc 116, où d’autres puits étaient envisagés.

« La majeure partie des populations se trouvent exclues des mesures préventives et compensatoires »

L’étude d’impact de la société française Maurel & Prom n’avait quant à elle pris en compte que deux communautés indiennes en relation directe avec le forage pétrolier, en oubliant que près de soixante-treize autres pouvaient aussi subir les conséquences de l’exploration par les rejets chimiques dans les rivières environnantes. Lire la suite sur Mediapart

 

 

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