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Comment assimiler les écologistes aux terroristes : la leçon du Canada

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Source de l'article de presse
Auteur de l'article de presse: 
Sylvain Lapoix (Reporterre)
Date de publication: 
Mercredi, 18 Février, 2015

Au nom de la lutte antiterroriste, le gouvernement canadien de Stephen Harper utilise depuis des années l’appareil policier pour museler le mouvement écologiste qui conteste ses projets pétroliers. La méthode inspire discrètement les gouvernements européens.

Les terroristes posent des bombes et tuent des gens pour traumatiser la société alors que les écologistes tendent des banderoles sous la neige pour protester contre des oléoducs. La précision paraît anodine mais depuis quelques années, au Canada, elle devient utile tant le gouvernement fédéral s’est évertué à brouiller la distinction.

"Nous, on a choisi des manières pacifiques de contester. Ce n’est pas parce qu’on s’assoit au milieu du chemin pour bloquer un camion qu’on est des criminels. Il faut faire la différence entre un terroriste qui va faire sauter un puits et quelqu’un qui s’asseoit pour défendre ses droits."

Ainsi se justifiait avec son accent du nord de Québec, Serge Fortier du Regroupement inter-régional sur le gaz de schiste de la Vallée du Saint-Laurent. En 2013, ce militant associatif a découvert qu’il avait été mis sur écoute par les services de renseignement de son pays pour avoir manifesté contre l’exploitation de ces hydrocarbures dans sa région.

Aucun attentat n’a justifié une telle radicalisation de la surveillance des groupes environnementalistes canadiens. Tout part d’un projet économique érigé en dogme politique par le gouvernement libéral de Stephen Harper. Même si, indirectement, Serge Fortier a été la victime d’un arsenal anti-terroriste laissé à l’abandon au lendemain du 11 septembre 2001.


 Etape 1 : requalifier l’ennemi

L’évolution de la définition du terrorisme qui mènera à espionner des militants anti-gaz de schiste débute au lendemain des attentats du World Trade Center. Une remise en cause s’opère alors dans les structures de surveillance nationales, notamment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni mais aussi au Canada : comment avons-nous pu laisser passer ça ? Une doctrine émerge alors autour de la “fusion” des responsabilités des différentes agences et de l’élargissement de leurs prérogatives.

Deux événements d’ampleur mondiale se déroulant au Canada en 2010 vont servir de laboratoires à cette nouvelle politique sécuritaire : le sommet du G20 à Toronto et les Jeux Olympiques de Vancouver. En vue de ces deux rassemblements pouvant constituer des “cibles” aussi bien pour des menaces intérieures qu’extérieures, une nouvelle structure est créée : l’Unité de sécurité intégrée (ISU) de Vancouver, disposant des services de 15 500 policiers de 120 agences de sécurité gouvernementales.

Sur le modèle des “fusions centers” américains, cette “super-administration” dispose d’un accès étendu à toutes les données des forces de police. Cette extension tentaculaire va l’amener à inclure dans son “schéma de menace” des organisations sans grand rapport avec le terrorisme.

 
“Extrêmistes à motivation multiple”

Focalisé au départ sur al-Qaeda, l’ISU va progressivement surveiller toutes les organisations exprimant une opposition politique aux Jeux olympiques : écologistes préoccupés par la destruction d’espaces naturels pour les installations, syndicalistes protestant contre les conditions de travail, Indiens de Colombie britannique dont les terres furent rognées par les sites… Les chercheurs Kevin Walby et Jeffrey Monagham, qui ont étudié des rapports des services de renseignements rendus publics via la loi de libre accès à l’information, décrivent cette dérive :

"Alors que les Jeux de Vancouver approchaient, l’ISU a réalisé que l’opposition intérieure était la source de trouble la plus probable et a mis en place une série d’opérations d’étouffement des mouvements anti-Jeux. [...] Par exemple, des officiers de l’ISU ont donné de nombreux coups de fil au domicile d’activistes ou critiques avant les JO. Entre le 3 et le 5 juin 2009, environ 15 activistes anti-Jeux ont été visité par huit agents de l’ISU. L’ISU disposait également d’agents infiltrés qui ont passé plusieurs années au sein des groupes de Colombie Britannique et d’Ontario."

Pour qualifier ces nouvelles cibles, l’ISU et les agences gouvernementales ne disposaient pas d’outils “théoriques”. Il leur fallu donc inventer un terme assez large et imprécis pour rassembler sous une même bannière préoccupations environnementale, sociale et indiennes. Le vocable forgé au début des années 2000 par ces organisations fut “multi issue extremists”, soit “extrêmistes à motivation multiple”.

Entre mai 2005 et janvier 2010, Walby et Monagham prennent connaissance de 25 rapports de renseignement mentionnant ce terme tandis qu’Al-Qaeda et les organisations terroristes reconnues en disparaissent progressivement. Plus préoccupant, cette terminologie finit de lever les barrières entre terroriste, extrêmiste et activiste pour les tisser en une matrice de menaces indéfinies, comme nous l’expliquait Kevin Walby :

"Au départ, le terme MIE avait été fabriqué pour les JO mais il leur a survécu et a muté en un terme “attrape-tout”, qui recouvre désormais les activistes natifs de “Iddle no more” comme les activistes anti-pipelines."

Le mode d’action violent n’étant plus le critère pour juger des terroristes et des non-terroristes, la surveillance peut cibler n’importe quel opposant. Non content de redéfinir les personnes, les services de sécurité canadiens vont jusqu’à redéfinir les actes de terrorisme. Selon d’autres documents du CSIS (les services de renseignement canadiens), le blocage de route ou de l’accès à des immeubles apparaît désormais comme “des formes d’attaque” aux yeux des forces de l’ordre.

Etape 2 : frapper au porte-feuille

Le deuxième volet de cette criminalisation des écologistes n’est pas le fruit d’un projet sécuritaire mais économique : celui du gouvernement libéral de Stephen Harper. Ancien démocrate, le Premier ministre fédéral arrivé au pouvoir en 2006 est originaire de la province pétrolière de l’Alberta et, à ce titre, au coeur de la pétrodémocratie canadienne et de ses enjeux.

Décidé depuis le début de son premier mandat à tout faire pour développer l’industrie des sables bitumineux (sorte de pétrole lourd non mature à l’extraction ultra polluante), Harper a sorti son arme fatale avec son deuxième mandat en proposant une grande loi générale “pour l’emploi, la croissance et la prospérité durable”. Nommé “loi C-38”, ce texte proposé en mars 2012 fut bien vite surnommé “loi Omnibus” car elle emportait tout sur son passage. De nombreuses dispositions dont chacune mériterait une loi, mais entassés dans un texte fourre-tout pour éviter les débats au Parlement - une méthode qu’a reprise en France la loi Macron

Législation sur la pêche, l’énergie, les voies navigables, les parcs naturels, les espèces protégées… l’intégralité de la législation environnementale fut révisée au nom de la priorité donnée au développement de l’économie. A commencer par l’économie minière : au nom du développement des ressources, les procédures d’attribution de permis se voient allégées, le budget des agences de contrôle environnemental réduits, les consultations des ONG limitées et le pouvoir donné au ministre d’annuler toute recommandation. Lire la suite sur Reporterre

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