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L’Amérique Latine aujourd’hui, vue du bas

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Date de publication: 
Mardi, 23 Septembre, 2014
Par: 
Raul Zibechi - Traduction par Thierry Uso

Traduction par Thierry Uso de l’interview de Raul Zibechi publiée en juin 2013 dans le magazine MU.

LUruguayen Raul Zibechi travaille comme journaliste au magazineBrecha, coopérative créée entre autres par Eduardo Galeano et Mario Benedetti. Depuis 2001, Zibechi se focalise sur les mouvements sociaux à travers lAmérique Latine, quil découvre lors de voyages partout il est invité. Il est lauteur de plusieurs livres dont le plus récentThe New Brazil: Regional Imperialism and the New Democracy.

A voir aussi sur Aldeah : http://www.aldeah.org/fr/amerique-latine-tensions-en...

1- EQUATEUR

En Equateur, il y a un gouvernement qui proclame une révolution citoyenne et qui a une constitution qui fait référence de manière explicite au Buen Vivir et aux droits de la nature. En même temps, il y a 179 ou 180 dirigeants indigènes et militants accusés de sabotage et de terrorisme pour ce qu’ils ont toujours fait : bloquer les routes et occuper l’espace public pour protester et stopper les projets miniers qui affectent leur moyen d’existence et leurs communautés. La plus grande lutte actuelle des mouvements sociaux est pour défendre l’eau et arrêter les mines à ciel ouvert. Le président Correa les appelle les « ventres pleins » (« pancitas llenas ») qui parce qu'ils sont rassasiés peuvent se consacrer à critiquer le gouvernement et l’industrie minière au côté de leurs amies ONG impérialistes.

MU: Le président bolivien Evo Morales dénonce aussi ces ONG comme des organisations défendant les intérêts impérialistes afin de saper le pouvoir de lEtat en Amérique Latine.

Oui, Correa et Morales accusent les mouvements sociaux d’être manipulés par les ONG, comme si les communautés indigènes étaient des enfants mineurs. L’Equateur et la Bolivie ont plusieurs choses en commun : premièrement, les mouvements sociaux sont puissants ; deuxièmement, les gouvernements se déclarent eux-mêmes révolutionnaires ; et enfin dans les deux pays il y a une confrontation féroce entre les politiques de modernisation gouvernementales et les mouvements sociaux qui sont criminalisés et persécutés.

Mais un fait intéressant est que les classes dominantes en Bolivie aussi bien qu’en Equateur changent rapidement. La bourgeoisie financière à Guayaquil (dans le sud) s’est effondrée et aujourd’hui c’est le secteur financier à Quito (altiplano du nord) qui est dominant. Parallèlement, de nouvelles analyses provenant de Bolivie parlent d’une nouvelle bourgeoisie dans laquelle les dirigeants indigènes Aymara et Quechua jouent un rôle important. Cette contradiction est évidente dans le conflit de Tipnis, quand une énorme mobilisation indigène a arrêté un projet d’autoroute dans les terres ancestrales. A Tipnis, le conflit est entre les producteurs de coca qui font maintenant partie des instances dirigeantes et les indigènes [qui ont été précédemment leurs alliés pour amener Evo Morales au pouvoir]. Nous observons un processus similaire dans plusieurs pays.

MU: Alors, à quoi ressemble le pouvoir maintenant?

Fondamentalement, ce que nous avons est d’un côté la vieille classe possédante, et de l’autre côté la classe « gestionnaire » (« gestores »). Des gens qui ne possèdent pas les banque mais qui les gèrent, des gens qui contrôlent les fonds de pension, le capital qui est la matière première pour la spéculation financière. Ces gestionnaires sont maintenant les acteurs essentiels, ils sont bien payés et ils font partie de la classe dirigeante même s’ils ne possèdent pas les moyens de production industrielle. Ils dominent le circuit économico-financier qui reproduit le capital. Nous voyons des contradictions dans ces pays entre les possédants et les gestionnaires qui sont alliés mais pas toujours. Il est intéressant de constater que la classe dominante est devenue plus complexe et qu’il y a des conflits. Des parties de la classe dirigeante s’appuient sur les secteurs populaires et d’autres parties s’appuient sur d’autres secteurs sociaux, au service de leur propres intérêts, et il y a des points d’union et de conflit entre et parmi elles. Nous observons une restructuration et un repositionnement des classes dirigeantes et nous l’observons très clairement en Bolivie et en Equateur.

2- BOLIVIE

Bolivie est le pays où les mouvements sociaux sont les plus forts, où ils ont obtenu le plus et où ils ont interféré le plus avec les systèmes dominants. Ils ont le grand avantage d’être très divers. Il y a les Aymaras des hauts plateaux et les peuples des basses terres. Dans beaucoup de cas les exploiteurs sont les multinationales, mais dans d’autres cas les menaces viennent des secteurs économiques Aymara ou Quechua. Cela crée une situation très complexe dans laquelle les basses terres sont actuellement en bas de l’échelle du pouvoir. 

Nous observons une reconfiguration intéressante de la classe dirigeante qui n’est plus la bourgeoisie qui parle « gringo » mais un autre groupe qui porte un poncho et qui parle Aymara ou Quechua, comme par exemple le vice-président Alvaro Garcia Linera. Il est le théoricien des nouvelles pratiques des instances dirigeantes, la charnière entre l’occident et les indigènes pourrait-on dire. La Bolivie est le laboratoire idéal pour ce processus : quand un mouvement indigène lutte pour le pouvoir, le gouvernement essaie de créer une instance de pouvoir parallèle.  C’est un processus de clonage qui génère de la confusion en cooptant les dirigeants et en créant des divisions brutales dans le but de brouiller les cartes. Cela ralentit les choses, laissant à l’élite le temps de se repositionner tout en continuant de promouvoir ses projets. Ces pratiques de domination sont beaucoup plus raffinées qu’avant. 

MU: Quest devenu le concept dedispersion du pouvoirdont vous parlez dans votre livre sur la Bolivie?

La Bolivie continue d’avoir ces pratiques. Voir par exemple le mensuel appelé Pukará; nous avons le mouvement katarista qui a été lié à Alvaro Garcia Linera mais qui a maintenu une certaine autonomie ; nous avons des groupes féministes comme Mujeres Creando: ils disent « Cela continue dêtre un Etat colonial, même si nous lappelons pluri-national ».

C’est une déclaration intéressante parce qu’elle décrit clairement la situation. Si nous regardons aujourd’hui les mouvements indigènes latino-américains, nous voyons deux tendances claires : « l’Etat pluriel » qui est la tendance la plus visible mais qui n’a pas transformé fondamentalement l’Etat-Nation ; il continue à obéir au même modèle colonial mais avec une estampille bigarrée.  Et les mouvements indigènes autonomes représentés par les Mapuches, les zapatistes, certaines organisations colombiennes, et tous ceux qui ne défendent pas l’Etat pluriel. 

L’Etat pluriel a été la petite porte que l’Etat-Nation colonial a ouverte mais qui lui permet de continuer ses pratiques. Un Etat n’est pas transformé en simplement écrivant une nouvelle constitution. L’Etat est fait de pratiques. Il y a une pièce très intéressante de l’écrivain bolivien Luis Tapia qui exprime cela clairement. Il pose la question : « Comment peut-il y avoir un Etat pluriel si la présidence a plus de pouvoir que jamais, avec la possibilité d’effectuer trois mandats ? ». Si le gouvernement est très centralisé et ne distribue pas le pouvoir, où est le pluralisme ? La Bolivie est un cas où ceux d’en haut se déguisent avec un poncho, et ceux d’en bas les dénoncent constamment. Il y a une indépendance de pensée et d’action, ce qui est la plus grande force à long terme. 

3- PÉROU

J’étais récemment au Pérou [en 2013] et je peux dire que la lutte principale aujourd’hui est contre l’exploitation minière. Il y a au Pérou 30-40 endroits où il y a des conflits avec les mines, et 200 conflits environnementaux. Le cas le plus significatif est dans le nord, à Trujillo, où la mine d’or Conga fait face à une forte résistance locale. Au Pérou, il y a beaucoup d’organisations de longue date : La Confédération Paysanne dont le représentant est Hugo Blanco ; la Confédération Nationale Agricole qui est liée à APRA ; la Confédération Général des Travailleurs. Et il y a de nouvelles organisations comme la Confédération des Communautés Affectées par l’exploitation Minière. Pourtant aucune de ces organisations bien établies ne joue un rôle décisif dans les luttes. La résistance est aujourd’hui en dehors des organisations institutionnelles.

Alors, qui organise la résistance? Ce sont les communautés des hauts plateaux qui s'organisent en fonction de leurs propres traditions. Prenons par exemple les conseils paysans : les villages ont toujours organisé des comités locaux de surveillance ; à l'origine pour se prémunir contre les voleurs de bétail, ensuite pour se protéger de l'armée, puis des paramilitaires, puis des rebelles du Sentier lumineux; et maintenant contre les incursions des sociétés minières.

MU: Ces patrouilles de surveillance sont-elles armées?

Oui, ce sont les villages qui s’arment eux-mêmes pour les patrouilles nocturnes. C’est de l’autodéfense. Et les conseils de surveillance sont devenus avec le temps une organisation appelée les Gardiens du Lac. Les lacs sont la principale source de conflits avec les compagnies minières. Le gros problème de l’exploitation minière est de polluer les sources d’eau que les communautés utilisent. Afin d’empêcher cela, elles organisent un mécanisme collectif d’autodéfense pour protéger les lacs de la pollution.

MU: Comment répond le gouvernement?

Le gouvernement du président Ollanta Humala penche en faveur des multinationales. Durant ses deux premières années de mandat, il y a eu deux crises graves. Les deux étaient dues à la résistance locale à l’exploitation minière. Ollanta Humala a remplacé la totalité de son cabinet. Le gouvernement a essayé d’établir un état de siège et de militariser les zones de conflit. Les compagnies minières ont mis en place des « gardes blancs » (escadrons de la mort). Il y avait tout un appareil militaire et paramilitaire, ainsi que les médias et l’administration gouvernementale : mais même avec tout ça, ils n’ont pas réussi à venir à bout de la résistance. Au contraire, la lutte contre la mine est au plus haut. Avec le Guatemala, le Pérou est aujourd'hui le fer de lance de l’action populaire contre l'exploitation minière et est l'exemple le plus important sur ​​le continent.

MU: Quel est limpact de la résistance?

Ils ont réussi à arrêter plusieurs projets, par exemple la mine d'or de Conga est à l'arrêt. Et bien qu'il existe de nombreuses communautés qui résistent aux projets miniers dans le but de négocier des avantages, il y a aussi ceux qui ont l'intention d'arrêter complètement les projets et ils sont en train de gagner. Dans le sud du Pérou, ils ont réussi à arrêter un méga-projet brésilien qui aurait construit 5 barrages sur la rivière Inanburi.

MU: Quest-ce qui caractérise la force de la résistance?

Cette résistance populaire n'a pas des structures de parti politique, n’a pas d’organisations institutionnelles, mais elle est plutôt axée sur la lutte, basée sur la communauté et elle est forte, avec la mise en place de niveaux locaux et intermédiaires d'organisation qui coordonnent pour traiter les sujets d'actualité, mais sans établir de structures de coordination permanentes. Certains analystes se demandent ceci: N'est-il pas curieux que ces luttes fortes n'aient pas donné naissance à de puissantes organisations? Est-ce qu'elles manquent de structure ou ne veulent-elles pas de structures? C'est une réalité en Amérique latine aujourd'hui: les luttes existent et la résistance est forte sans la nécessité de générer des appareils politiques, du moins pas uniquement au service de luttes particulières. Mais peut-être n'est-ce pas un défaut mais une leçon importante.

4 - CHILI

J’étais au Chili en Janvier [2013] et j’ai vu deux grandes luttes: le mouvement des lycéens (en plus du mouvement des étudiants); et le large mouvement Mapuche.

Les lycéens ont créé l’Assemblée de Coordination des Elèves du Secondaire qui a eu une participation de plus de 100 lycées au plus fort des manifestations de masse en 2011 pour la réforme du système d’éducation ; aujourd’hui il y a encore 60 lycées qui participent activement. Ils ont créé un espace horizontal de débat et de prise de conscience politique extrêmement participatif où les lycéens expérimentent auto-expression, organisation et sensibilisation.

Cette année [2012-2013] ils ont animé une campagne appelée “Non, je ne donnerai pas mon vote” pendant les élections municipales et 60% des électeurs se sont abstenus. Maintenant, un groupe d’intellectuels  a repris la même campagne appelant à un boycott des prochaines élections. Cette abstention électorale est une forme de désobéissance. Un autre petit exemple est la fraude au titre de transport dans le Trans-Santiago, le système public de transport en commun de la capitale. La fraude dépasse 30% des passagers. La municipalité a embauché des jeunes gens comme contrôleurs avec des vestes rouges pour dénoncer ceux qui ne paient pas leur titre de transport. Malgré cela, le refus de payer est très élevé. Je pense que c’est un processus important de désobéissance civile, au moins à Santiago, mené principalement par les jeunes des quartiers populaires.

Concernant le mouvement indigène Mapuche, nous observons le vrai paradigme de dispersion du pouvoir. Il n’y a pas une seule organisation Mapuche : il y en a des dizaines. Peut-être que c’est ce qui leur a permis d’avoir toujours une fraction qui n’est pas cooptée. Aujourd’hui il y a un grand dynamisme créé par une nouvelle génération d’activistes et d’intellectuels Mapuches. Par exemple, il y a un collectif d’historiens qui a produit un travail très éclairant.

Nous devons réaliser que les Mapuches sont peut-être le seul peuple au monde avec cinq siècles de résistance (contre l’oppression coloniale) et de victoires. Beaucoup de gens ignorent que les Mapuches ont battu l’armée espagnole et forcé les espagnols à reconnaître l’existence d’un parlement Mapuche à Valdivia. Pendant deux siècles, les espagnols n’ont pas pu traverser le sud de la rivière Bio-Bio. Mais les Mapuches ne sont pas des fermiers ; ce sont des éleveurs. Pour cette raison, ils ne se sont jamais établis dans les plus grandes villes, mais vivent plutôt dans des villages dispersés. Ils ont des dirigeants par famille et par clan. Il n’y a pas une autorité Mapuche unique, il y en a une multitude. Il y a une richesse que nous sommes juste en train de découvrir.

MU: Comment cela diffère des autres mouvements de résistance indigènes qui ont été mentionnés?

Les Mapuches ne se sentent pas Chiliens. Dans leur esprit, leur identité n’a rien à voir avec le concept d’Etat-Nation. Ni Pinochet, ni la démocratie n’ont réussi à les domestiquer.  Bien qu’il est vrai que la société Mapuche est très machiste, fortement patriarcale, d’un autre côté ce mouvement est très perturbateur et brise le moule (de la gauche). J’ai observé récemment les liens forts entre le mouvement étudiant et les Mapuches. Des jeunes gens vont à Araucania (sud du Chili) et travaillent avec eux. Ils ne leur offrent pas seulement la solidarité des villes ; ils vont et travaillent avec eux.

MU: Quelle est la différence?

Il est difficile de travailler avec eux. Si vous pensez qu’ils sont fragmentés vous avez tort même si c’est vrai. Il y a un corpus historique unique Mapuche qui a des milliers de tentacules. C’est comme cela qu’ils ont appris à se battre, pas sous une seule forme unifiée. D’autre part, la loi chilienne soi-disant anti-terroriste est appliquée uniquement contre les Mapuches. Ils ont beaucoup de dirigeants en prison avec de très longues condamnations. Pourquoi ? Parce que leur lutte n’est pas symbolique, elle est réelle. A Mehuin par exemple, il y a une communauté Mapuche pêchant sur la côte. Une entreprise voulait construire un méga-projet et les autorités ont demandé une étude d’impact environnementale. Mais les Mapuches ont pensé : « Si nous les laissons faire l’étude, nous sommes perdus. » Donc, avec leurs pirogues de pêche, ils ont encerclé le navire qui transportait les experts pour faire l'étude. Ils ne les ont pas laisser venir. C'était une bataille navale, des pirogues contre un navire moderne. Et les Mapuches ont gagné.

5 - MEXIQUE

Je suis pro zapatiste. Et en tant que sympathisant, je suis enthousiasmé qu'ils soient passés dans la clandestinité dans les 6 dernières années et soient disparus selon les médias conventionnels. Mais durant ces 6 ans de silence, ils sont devenus de plus en plus autonomes: ils ont leur système de santé, leurs pratiques éducatives, leur système de production, leur pouvoir, leurs propres forces armées. Ils sont leur propre société, leur propre monde. En Décembre 2012, ils ont décidé de le démontrer avec une marche: quarante mille participants en cagoule marchant sans dire un mot. Quarante mille personnes qui ont dû venir de très loin, certains ayant dû marcher 2 ou 3 jours pour arriver au siège du comté le plus proche. Et ils l'ont fait. Leur niveau d'organisation logistique est sans précédent et il montre clairement leur niveau de développement organisationnel: quarante mille personnes faisant la même chose en même temps. Tous marchant en silence, leurs poings levés, le seul bruit de leurs bottes sur ​​les pavés, sans parler et les hommes portant les enfants. C'était la preuve de ce qu'ils ont fait pendant ces dernières années.

MU: Quest-ce que le Zapatisme actuellement, en terme dorganisation sociale?

Dans l'Etat du Chiapas, il y a 5 "caracoles" (escargots), qui sont les zones contrôlées par les zapatistes, chacune avec des niveaux légèrement différents de développement. Les plus connues sont Oventic et La Realidad dans la jungle Lacandone près de la frontière avec le Guatemala. Dans ces zones, ils ont des Conseils de Bon Gouvernement, des coopératives de production, l'école primaire, l'école secondaire et un hôpital. Ce sont des communautés vraiment autonomes. Un aspect particulier du système de santé est que les villageois des environs, même s’ils ne sont  pas zapatistes peuvent y accéder gratuitement. Tout cela, ils l’ont fait sans argent, sans l'État, sans aide internationale (ils ont le soutien de certains groupes de la société civile mexicaine qui sont dans la solidarité) et par leur propre travail. Les caracoles ont construit tout ce dont ils ont besoin pour vivre et leurs propres structures de pouvoir pour administrer tout cela. Au niveau communautaire, le centre de pouvoir est l'assemblée. Un rassemblement de 30 communautés est une municipalité autonome. Le réseau des municipalités constitue le Conseil de Bon Gouvernement, qui contrôle le caracol. Le caracol est ainsi la zone physique de l'autonomie, et le Conseil de Bon Gouvernement est l'espace politique.

MU: Comment fonctionne le Conseil?

À travers les représentants élus de chaque municipalité autonome. La chose intéressante est que ces représentants changent tous les 15 jours ou tous les mois. Les Conseils ont entre 10 et 20 membres, avec hommes et femmes en nombre égal. Un caracol peut comprendre jusqu'à 200 collectivités, ce qui signifie que nous parlons de 20 000 personnes ou plus. Ces personnes participent à un système politique de rotation: il n'y a pas de représentants permanents. Tous les 15 jours ou tous les mois, la composition du Conseil change. Imaginez ce que cela signifie concrètement: calculer combien de personnes pendant toutes ces années ont eu une expérience concrète de ce que le pouvoir et la représentation signifient.

MU: Quest-ce qui vous inspire le plus dans lexpérience zapatiste?

Je ne dirais pas qu'il s'agit d'une tendance générale (en Amérique Latine), mais je dirais qu'il y a une tension politique croissante qui remet en question le rôle de l'Etat, et parmi les zapatistes c'est vrai d’une manière qui n’existe dans aucun autre mouvement. Et maintenant, ils ont franchi une autre étape: ils ont créé une école politique zapatiste. Cela fonctionne seulement sur invitation et l’invitation dit: « Eh bien, vous qui n'a jamais parlé contre nous quand c'était la mode, pouvez venir à cette école. Nous n'allons pas payer votre voyage, mais une fois que vous êtes ici, vous pouvez partager notre nourriture et notre maison avec nous. » Lorsque vous arrivez à l'école vous constatez que les villageois sont les professeurs. Les étudiants viennent pour écouter et apprendre. Ces étudiants invités spéciaux sont des intellectuels, des syndicalistes, des dirigeants de mouvements sociaux, qui sont plus habitués à parler et être écoutés, pas à apprendre et encore moins à aller à l'école écouter les autres. Comment pourrais-je ne pas être inspiré par une telle expérience?

6 - VENEZUELA

Le Venezuela sans Chavez signifie beaucoup de choses. Cela signifie que le processus a un échéancier; que le processus [du pouvoir populaire] a atteint un pallier avec une certaine maturité, mais en même temps, à mon avis, a été corrompu, est en échec. Nous sommes arrivés à un tournant: continuer à marcher seul, ou continuer à chercher. Je crois qu'il est temps de marcher seul, d'arrêter de regarder les lieux traditionnels du pouvoir et de marcher sur notre propre chemin. Les processus de changement en Amérique latine, mais spécifiquement au Venezuela, en Bolivie et en Argentine, ont déjà donné ce qu'ils peuvent donner. Du point de vue de la libération, ces processus ne vont pas donner plus. Ils ont réalisé ce qui était espéré et maintenant les gens ont besoin de choisir. Je crois que les gens ont besoin de s'auto-organiser et de marcher vers leur propre avenir, et voir ensuite ce qu'il faut faire avec les gouvernements. Je crois que nous ne pouvons plus attendre, et c'est le message à retenir de la mort de Chavez.

7 - ARGENTINE

 Je vois en Argentine le meilleur et le pire. Je vois une société où les puissants et les médias sont dans une spirale descendante féroce. Je crois qu'il y a peu de pays de la région où la décomposition politique est si profonde. Il y a peu de pays où il y a eu des scandales médiatiques comme Lanata [un scandale révélé dans WikiLeaks concernant la pression sur les médias du gouvernement Kirchner par la censure et les menaces]. Cela semble presque comme une blague n'est-ce pas? C'est comme une fable machiavélique, en dehors de la réalité. Je dis cela parce que cette tendance [de la corruption des médias au service de l'État] reflète à quel bas niveau ont chuté les débats et reflète un chemin tête baissée vers la  décomposition politique. Mais d'un autre côté, je vois une autre société qui se bat contre cela. Quand je vais dans les barrios, je vois beaucoup de déchets, mais je vois aussi des choses intéressantes en cours.

J'étais dans un petit dispensaire de santé dans la Villa 31 (bidonville de Buenos Aires), que les jeunes de l'école de médecine ont créé. Ils forment des assistants de santé et ils le font avec un haut degré de conscience politique. J'ai vu un engagement et un travail réels. Il y a beaucoup de ces exemples dans tous les domaines que je trouve très encourageant. Je ne sais pas qui va gagner les élections, mais cela ne semble pas si important. Ce qui est important est de reconnaître que l'effondrement politique n'est pas quelque chose qu'une administration ou une autre va arrêter parce qu'il a des racines plus profondes que cela. Dans les bidonvilles comme la Villa 31, nous voyons certains basculer dans la drogue et la corruption. Nous voyons d’autres créer de nouvelles réalités. Mais nous devons voir que ces deux réalités coexistent, qu’elles sont liées entre elles. Je pense qu’en Argentine, nous sommes dans un moment comme à la fin des années 1990 [lorsque les politiques économiques et la corruption ont provoqué la crise financière de 2001]. Je ne dis pas qu'il y aura une autre crise comme celle de 2001, mais nous arrivons à un autre croisement des chemins. Ce qui me donne de l'espoir, c'est que beaucoup de gens ont appris depuis la dernière fois. Nous savons déjà ce qui peut arriver et ce qu'il faut faire.

8 - URUGUAY

L'Uruguay est un pays artificiel. J'avais un professeur qui disait: « L'Uruguay en réalité devrait être appelé Ponsonbylandia », en l'honneur de Lord Ponsonby qui a négocié la création de l'Uruguay afin que l'Argentine et le Brésil cessent d'avoir des guerres frontalières. C’était un bureaucrate britannique qui a appelé sa stratégie « Mettre un morceau de coton entre deux verres de cristal ». Ce qu'il ne dit pas, c'est que cette stratégie a également garanti les voies d'eau pour le commerce britannique. Aujourd'hui, cette histoire se répète. Uruguay va construire un grand port à Rocha. Beaucoup d'entre nous soupçonnent, bien qu'il y ait peu d'informations disponibles, que ce port en eau profonde est l'endroit idéal pour la Quatrième Flotte US. Si vous regardez la carte, vous pouvez voir que c'est l'endroit le plus proche des réserves brésiliennes de pétrole à Paloma sur la côte sud Atlantique. Rocha est un site géopolitique idéal pour les intérêts impérialistes américains.

MU:Quelle est la stratégie impérialiste états-unienne envers lAmérique Latine?

La stratégie des États-Unis vis-à-vis du Brésil est la même que sa stratégie vis-à-vis de la Chine : l’entourer avec des conflits, ce qui explique pourquoi les Américains cherchent à déstabiliser les principaux alliés du Brésil, le Venezuela et l'Argentine.

9- BRÉSIL

Mon intention dans l'analyse du rôle du Brésil dans la conjoncture actuelle est de souligner plusieurs choses qui me semblent importantes pour les mouvements sociaux. Numéro un: nous devons être attentifs à la géopolitique. Nous devons prêter attention aux tendances géopolitiques et les comprendre afin de comprendre comment ils nous touchent. Numéro deux: il est important en soi de comprendre et de prêter attention au Brésil. Il est important de comprendre ce qui se passe au Brésil et pas seulement à partir du moment de l’arrivée au pouvoir de Lula [président du Parti des travailleurs du Brésil de 2003 à 2011]. Ce que le Brésil est aujourd'hui s’est construit sur ce qui s'est passé bien avant.

En particulier, l'importance du Brésil d’aujourd’hui dans le continent a commencé avec la création de l'IIRSA en 2000 sous la présidence de Fernando Henrique Cardoso. IIRSA est une société de méga-construction et d'ingénierie qui est devenu la pierre angulaire de la stratégie de l'UNASUR / MERCOSUR (Union Sud Américaine / Marché Commun Sud Américain) pour intégrer le commerce et les infrastructures à travers le continent. Maintenant nommé COSIPLAN, c'est un ensemble de grands projets pour connecter l'Amérique Latine avec 12 corridors inter-continentaux qui vont de l'Atlantique au Pacifique et deux corridors nord-sud - parmi lesquels l'autoroute Parana-Paraguay - pour accélérer la circulation des marchandises. Ce sont des projets de la bourgeoisie de Sao Paolo, avec le soutien du système bancaire international que Cardoso a lancé et que Lula a poursuivi. Certaines choses ont changé, mais fondamentalement, on a: des corridors multimodaux de routes, couloirs aériens, ports et des câbles de fibre optique, tous orientés vers la communication industrielle et commerciale. Le concept est que ce sont des méga-projets d'infrastructure qui ne peuvent être construits que par des entreprises de construction brésiliennes. Et la seule banque qui dispose de ressources suffisantes pour les financer est la BNDES (Banque Nationale de Développement du Brésil). C’est donc un parfait business circulaire.

MU: A votre avis c'est aussi quelque chose de plus: le projet qui illustre le mieux l'émergence du Brésil comme puissance mondiale.

La classe dirigeante brésilienne n'est pas n'importe quelle élite [dans la région]. Le Brésil est la 6ème plus grande économie dans le monde et sa classe dirigeante est donc la 6ème plus grande aussi. En outre, le Brésil avait son propre Peron, qui était Getulio Vargas [dictateur 1930-1945, et président de 1951 à 1954] qui a brisé la vieille oligarchie des propriétaires terriens, construit les industries du Brésil, et mis en place les principaux systèmes du Brésil d'aujourd'hui. Une des créations clés de Vargas était l'Académie Militaire du Brésil (Escola Superior de Guerra). J'invite tous ceux qui s'intéressent à jeter un oeil à leur site Web et voir ce que vous trouvez. Aujourd'hui, c’est le plus grand think tank de l'hémisphère sud. Les sujets qu'il étudie et analyse comprennent notamment la mondialisation, le changement climatique, la monoculture du soja et bien d'autres. C'est là qu’étudie la plupart de l’élite brésilienne et ils ont une perspective stratégique qui n'existe pas dans les élites des autres pays du continent.

MU: Est-ce que le néo-libéralisme fait partie de cette idéologie ?

Eh bien pas dans le sens du néo-libéralisme en tant que domination des entreprises US intervenant en Amérique latine, comme en Argentine ou au Chili. Mais oui par d'autres moyens: Fernando Henrique Cardoso a été le grand privatiseur du Brésil. Deux exemple de la façon dont le Brésil est unique. Un: le ministre de la Santé sous Cardoso était José Serra de l’extrême droite brésilienne. Mais c'est Serra qui, dans les années 1990, a mené le combat contre le secteur pharmaceutique pour permettre la production de médicaments génériques. Deux: Tous les biens nationaux privatisées se sont retrouvés dans les mains des capitalistes brésiliens, non pas dans celles de sociétés étrangères.

MU: Est-ce alors un capitalisme dEtat?

Non, le capitalisme d'État c’est le modèle de la Chine. Le Brésil a un capitalisme plus complexe dans lequel le pouvoir est partagé entre l'Etat, les capitalistes brésiliens, l'armée et les syndicats. Je reviens à mon premier concept: c'est le capitalisme de la classe gestionnaire (gestores). Un modèle capitaliste avec une plus grande intégration stratégique. Et c'est là que l'Académie Militaire entre en jeu: elle donne des cours de planification stratégique.

10 - LE FUTUR

Mon intention est d'alerter les mouvements populaires pour qu’ils se familiarisent avec deux choses:

  • Un. la planification stratégique: Il s'agit d'avoir une vision à long terme. Nous devons penser non seulement à ​​ce que nous allons manger demain, mais aussi à ce que nos petits-enfants vont manger. C'est là que nous devons concentrer notre travail. Les gens dans les bidonvilles parlent du Père Mujica [actuel président gauchiste de l'Uruguay], dans le complexe industriel de Cordoba ils parlent de Tosco [dirigeant syndical qui a dirigé le soulèvement 1969 contre la dictature argentine]. Les gens n'ont jamais rencontré ces dirigeants de gauche, mais ils partagent leur vision de là où nous devons aller dans le long terme. Je pense que c'est la façon dont nous devons penser: qu'est-ce que nous laissons derrière nous pour la prochaine génération à construire.
  • Deux. la géopolitique: Il s'agit d'avoir une vision globale qui nous permette de voir les changements qui se produisent dans le monde. Dans 50 ans, l'impérialisme américain appartiendra à l'histoire. Donc, nous sommes dans un moment où nous pouvons influencer ce qui viendra après. C’est un moment pour réfléchir sur ce que nous pouvons réaliser et pour croire que nous pouvons le faire. Je sais que c'est un moment dangereux pour l'Amérique Latine, précisément à cause de la grande crise qui commence à secouer le Nord. Il n'existe pas de plan B pour le modèle économique extractiviste. Et je sais que le modèle de bonne gouvernance n'a pas de poids électoral, et que nous ne sortirons pas du modèle extractiviste avec des votes. Nous constatons que la transition à partir du modèle extractiviste sera pleine de crises brutales. Mais nous n’allons sortir de cette crise que si nous avons des alternatives solides à offrir à la société. Il y a de petits espaces qui nous disent: Il est possible de vivre de façon autonome. Ce sont les espaces que nous devons soutenir aujourd'hui, car ils ont une valeur stratégique: ils nous disent qu'il existe une alternative et nous avons besoin de créer les choses différemment de ce que nous avons aujourd'hui.

MU: est-il possible de de changer quoique ce soit à partir dune petite perspective ?

Je suis très fatigué par les groupes qui disent: « Nous devons abandonner l’action locale pour faire de la politique sur une plus grande échelle ». C'est ainsi que vous perdez, comme avec Lanata! [qui pour obtenir la liberté de la presse est aller à l'ambassade américaine demander de l’aide contre la censure du gouvernement argentin].

C'est dans les actions locales que nous faisons un vrai travail: le maintien d'une coopérative, la création d'un projet, sans savoir ce qui se passera demain. Ce n'est pas petit: c'est fondamental. La clé n'est pas les élections: faire une grande campagne électorale et gagner 5% des voix. La clé est d'avoir certains espaces qui sont viables. Parce que ces espaces dans le processus de transition vers une nouvelle société ont le potentiel d'être les noyaux de régénération d'une nouvelle structure sociale.

L'autre jour, quand j'étais à la Villa 31, Dora qui est une femme immigrée paraguayenne d'environ 50 ans était là pour inaugurer un centre pour les femmes, qui offre entre autres, des cours de self-défense. Et elle m’a dit: « C'est quelque chose de propre ». Il n'y avait personne pour imposer des conditions avec le financement, rien de tel. Dora, dont la famille vit dans l'une des pires maisons du bidonville, a parlé de quelque chose de « propre ». Elle parlait avec une grande paix intérieure. C'est ce dont nous avons besoin. De choses propres.

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LUruguayen Raul Zibechi travaille comme journaliste au magazineBrecha, coopérative créée entre autres par Eduardo Galeano et Mario Benedetti. Depuis 2001, Zibechi se focalise sur les mouvements sociaux à travers lAmérique Latine, quil découvre lors de voyages partout il est invité. Il est lauteur de plusieurs livres dont le plus récentThe New Brazil: Regional Imperialism and the New Democracy.

A voir aussi sur Aldeah : http://www.aldeah.org/fr/amerique-latine-tensions-entre-extractivisme-et-redistribution-des-richesses

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