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Argentine, le modèle du soja

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Le soja a été introduit en Argentine dans les années 1960, au début de ladite « révolution verte », qui a généralisé le modèle d'agriculture intensive orientée à l'exportation, soutenu par les institutions financières internationales. En 1996, le soja RR (Soja Roundup Ready) fait son entrée sur le marché argentin. Semence OGM (génétiquement modifiée), il est particulièrement résistant aux épandages du désherbant Roundup, mis au point par la compagnie Monsanto. La culture du soja transgénique est donc inséparable de l'utilisation massive de cet « herbicide total » (c'est à dire non-sélectif), dont la principale composante active est le glyphosate (qui, à forte dose, peut s'avérer extrêmement toxique). En 2004, l'utilisation du Roundup a atteint approximativement 160 millions de litres et ne cesse de s'accroitre en raison des résistances naturelles développées par les plantes. Le recours au Roundup est d'autant plus indispensable que la technique de semis direct, utilisée pour les semailles du soja, consiste à introduire les graines dans le sol directement, sans passer par le labour (autrement dit, désherbage mécanique). Les semences OGM, la technique du semis direct et les épandages du Roundup sont trois composantes étroitement liées, formant un même paquet technologique, celui du modèle du soja.
Les conséquences de l'implémentation de ce « paquet » sont multiples : contamination des eaux, épuisement des sols, perte croissante de la biodiversité. Pour ne donner qu'un exemple, l'utilisation du Roundup a fait chuter de 70% la population des amphibiens et de 86% le nombre total des têtards (Dr. Mae-Wan Ho & Prof. Joe Cummins). Sur le plan social, ce modèle va de pair avec l'expulsion des petits propriétaires afin de laisser place aux grandes exploitations. Les épandages massifs par voie aérienne vont, en effet, au-delà des parcelles de soja et touchent les cultures non-transgéniques qui se situent à proximité et qui ne résistent pas. Les producteurs locaux perdant tour-à-tour leurs terres, l'approvisionnement des populations en produits alimentaires sains est de plus en plus compromis, ce qui entraîne des conséquences pour la santé de ces dernières. Chez les personnes en contact direct avec le produit - par fumigation ou par l'ingestion d'eau contaminée -, les épandages au glyphosate provoquent intoxications, cancers et allergies, perturbations neurologiques et avortements spontanés.

Le modèle du soja en Argentine s'articule autour des « Pools de semis » (pools de siembra), créés dans les années 90 par des producteurs agricoles désireux d'attirer des capitaux. Il s'agit d'associations d'entreprises qui, moyennant la location de grandes extensions de terres, assument le contrôle de la production, l'embauche d'équipes chargées de semer, les fumigations, les récoltes et le transport du produit. Un Pool de semis est donc une réunion de plusieurs personnes, physiques ou morales (entreprises financières, investisseurs - souvent étrangers -, multinationales, ingénieurs en agronomie, administrateurs chargés de coordonner le regroupement et l'exécution des tâches productives, propriétaires terriens, « contratistas », etc.) qui définissent conjointement un plan d'organisation des semailles. Une fois ce plan réalisé, ils mettent en marche un Fond Commun d'Investissement (FCI), dans le but d'attirer des investisseurs. Généralement, quelques mois avant les semailles, les pools commencent à publier des annonces pour louer les terres cultivables à des propriétaires terriens. Il s'agit donc de contrats temporaires qui se terminent une fois la récolte faite. Les producteurs sont appelés à un moment précis à produire sur une terre qu'ils ne possèdent pas et ne connaissent pas forcement. Des contrats sont également réalisés pour louer les services de fumigation, de semailles et de récoltes. Une fois les récoltes vendues, les bénéfices sont redistribués aux investisseurs.
Il s'agit donc d'un système dans lequel les activités de production agricole et d'investissement sont morcelées entre des acteurs très variés, ce qui présenterait - selon les défenseurs des pools - l'avantage de sécurité reposant sur la diversification. Pourtant, l'organisation de l'agriculture en pool de semis favorise la concentration agraire qui a pour conséquence la disparition des petits et moyens producteurs. En Argentine, durant l'année 2003/2004, la monoculture du soja a couvert 14, 2 millions d'hectares, dont 60% des terres gérées par des pools de semis. De plus, notons que la plupart des fermes qui utilisent les technologies « modernes » nécessitent seulement deux travailleurs pour 1000 hectares de terres cultivées. En cela, on peut effectivement parler d'une « agriculture sans fermiers » (Javiera Rulli). L'agro-business a également fait émerger de nouveaux groupes économiques, tels Los Grobos en Argentine (qui appartient à la famille Grobocopatel) ou encore Favero S.A au Paraguay.

Le modèle du soja est tourné vers l'extérieur : c'est un modèle « agro-exportateur ». Le soja est exporté par un petit nombre d'acteurs économiques très puissants. Le marché international est gouverné par des grandes corporations tels que Bunge SA, Cargill ou encore ADM. Ces derniers se sont partagé l'Amérique du Sud. Les principaux marchés destinataires des exportations du soja sont l'Europe, la Chine et les Etats-Unis, pays où le soja importé est principalement destiné à l'alimentation du bétail sous forme de farine ou de tourteaux, s'inscrivant dans le modèle agro-industriel global caractérisé par une haute mécanisation des tâches.

Enfin, l'avènement de l'ère du « développement durable » et la raréfaction des énergies fossiles favorise le développement du marché des agro-carburants. Les principales espèces végétales utilisées pour la production de ces derniers sont le maïs (principalement aux Etats-Unis), le blé (en Europe), le sucre (au Brésil), la palme à huile (en Colombie), etc., et le soja (biodiesel produit à partir de l'huile de soja). En Amérique du Sud, la production du soja est en voie de se destiner de plus en plus à la production des agro-carburants. On voit apparaître en Argentine et au Paraguay tout un appareil législatif visant la promotion des agro-carburants et d'un marché autant interne qu'externe.
L'exploitation du soja en Argentine n'est pas neutre. Elle va de pair avec un modèle agro-industriel particulier, le « modèle du soja » (Jorge Rulli, Grupo de Reflexion Rural, qui dénonce le soja OGM depuis son introduction en Argentine), qui implique l'utilisation des OGM, la forte industrialisation de l'agriculture, l'orientation la monoculture chimiquement intensive et hautement mécanisée, la concentration des terres, le progressif (et fort avancé) verrouillage des filières agricoles par l'agro-business, l'orientation à l'exportation vers les pays du Nord, la déforestation et le dépeuplement des campagnes. Le résultat : des déserts verts où les paysans n'existent plus.

Face à ce modèle, certaines organisations citoyennes et/ou paysannes déploient des résistances. Leurs luttes passent par la dénonciation des ravages causés par le soja, par des manifestations, les occupations de terres, des projections de films, ou encore les « cortes de ruta » (coupures de routes), des recours à la justice en exigeant le respect des droits de l'Homme et des petits paysans. Mais la résistance passe aussi par la construction de savoirs, souvent élaborés en dehors des lieux de pouvoir. Ces productions de savoirs visent à contrer les discours officiels sur l'exploitation du soja et à élaborer des alternatives au modèle dominant. Dans le cas du MOCASE (mouvement paysan de la province de Santiago del Estero), certains militants ont pu tisser des liens avec les universités et participer à la création d'outils pédagogiques leur permettant de mieux comprendre la situation qu'ils vivent et d'être acteurs d'un savoir qui leur est propre, venant se rencontrer avec la connaissance de tradition universitaire. Ainsi, des actions d'éducation populaire ont pu être mises en place.
Le GRR (Grupe de réflexion rurale), collectif animé par Jorge Rulli, cherche, depuis l'arrivée du soja transgénique en Argentine, à décrire les processus socio-agro-économiques dans lesquels s'inscrit l'exploitation du soja, ainsi que les dommages sociaux et écologiques causés par cette dernière. Ce travail s'accompagne d'une réflexion sur la base anthropologique et philosophique qui sous-tend le modèle du soja.
Grâce à cette production de savoirs, il s'agit, notamment, de porter des campagnes adressées à la société dans son ensemble, comme celles qui ont été réalisées contre les fumigations. Enfin, la lutte passe nécessairement par la construction d'alternatives concrètes : développer des cultures diversifiées et biologiques, sans engrais et produits phytosanitaires chimiques, de laisser la possibilité d'exploiter aux petits et moyens producteurs, leur offrir une alternative à la dépendance vis-à-vis des grandes multinationales, à travers, notamment, des coopératives de production. Enfin, dans les pays importateurs, les choix de consommation et les questionnements sur les filières de production globalisées ont également un rôle à jouer.

Bibliographie :

  • Expansion de los agronegocios en el Noreste argentino : deforestación legalizada y resistencia de la comunidades,CAPOMA, Soja mata, Chaya Comunicación.
  • Pueblos Fumigados; informe sobre la problemática del uso de plaguicidas en las principales provincias sojeras de la Argentina,GRR
  • La fiebre por los biocombustilbes en la Argentina, Grupo de reflexión rural, http://www.grr.org.ar/
  • BIOCOMBUSTIBLES, Ley 26.093, Régimen de Regulación y Promoción para la Producción y Uso Sustentables de Biocombustibles. Autoridad de aplicación. Funciones. Comisión Nacional Asesora. Habilitación de plantas productoras. Mezclado de Biocombustibles con Combustibles Fósiles. Sujetos beneficiarios del Régimen Promocional. Infracciones y sanciones. El Senado y Cámara de Diputados de la Nación Argentina
  • Creacion de la alternativas productivas al modelo de la soja RR a partir de los criterios definidos por la población de Basavilbaso, Argentina., Lecea Pujol, E. y Ramires Torres, B
  • Paraguay sojero : Soy expansión and its violent attack on local and indigenous communities in Paraguay,Stella Semino, Lilian Joensen and Javiera Rulli.
    Una nueva modalidad asociativa en Argentina: el pool de siembra, Horacio Maiztegui Martinez.
  • Unsustainable proposal: the production of raw materials for future biofuel processing plants in entre ríos,stella Semino, Lilian Joensen, Els Wijnstra, Grupo de reflexion rural, june 2007
  • The Refugees of the Agroexport Model: Impacts of soy monoculture in Paraguayan campesinos communities (summary), Tomas Palau, Daniel Cabello, An Maeyens, Javiera Rulli, Diego Segovia.
  • Entrevista con Jorge Eduardo Rulli: "el modelo sojeroda una agricultura sin campesions y contra los campesinos, Claudia Korol y Guillermo Almeyra.
  • Information anual 2004-2005 ,Grupor de Reflexion Rural, http://www.grr.org.ar/
    Impacts of soy monoculture in Paraguayan campesino communities: summary,
    United Soy Republics. The truth about soy production in South America,GRR
    OGM " Roundup Ready ", soja tolérant à l'herbicide glyphosate, mort subite, "mauvaises herbes" devenues résistantes, allergènes, Dr. Mae-Wan Ho & Prof. Joe Cummins, trad. Jacques Hallard
  • Horacio Maiztegui Martínez, Una nueva modalidad asociativa en Argentina: el pool de siembra (http://www.pa.gob.mx/publica/rev_41/ANALISIS/9%20hor...).

Sites Internet:

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