Langue

Gaz de Schiste - Conférence de J. L. DURVILLE et commentaires

Version imprimableVersion imprimableSend by emailSend by email

Conservatoire des Arts et Métiers, jeudi 10 novembre 2011, Compte-rendu et commentaires par Jacques Thibieroz

Jean Louis Durville, ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts, a longtemps travaillé au Laboratoire Central des Ponts et Chaussées sur les risques liés aux mouvements de terrain. Il est membre du Conseil général des Ponts et Chaussées, maintenant regroupé avec le Service de l’Inspection Générale de l’Environnement au sein du Conseil Général de l’Environnement et du Développement Durable (CGEDD), qui est un service du Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable, des Transports et du Logement (MEDDTL). C’est à ce titre qu’il a été l’un des 4 rédacteurs du rapport « Les hydrocarbures de roche-mère », demandé par Eric Besson (Ministre de l’Industrie, de l’Energie et de l’Economie Numérique) et Nathalie Kociusko-Morizet, et rendu public mi-avril. Par ailleurs, il est président du Comité Français de Géologie de l’Ingénieur.

Il y avait un public nombreux (une centaine de participants), sans doute quelques habitués du séminaire « environnement » du CNAM, mais surtout des opposants à l’exploitation des GdS .

L’exposé a été classique :

  • La formation des hydrocarbures et les différents gisements de gaz.
  • Les ressources. JLDurville indique que les évaluations des ressources sont celles de US Energy Information Administration (EIA), soit 5000 milliards de m3 = 5000 Gm3) pour la France dont on espère la récupération de 500 Gm3 (soit une douzaine d’années de la consommation française). Mais en même temps, il insiste pour dire que les ressources ne sont pas réellement connues, « donc » qu’il faut des recherches …
  • L’exploitation des GdS. L’objectif est de libérer et drainer du méthane contenu dans des pores de 50 nanomètres ou adsorbé sur des argiles … c’est à dire de l’infiniment petit [qui ne sera libéré que par une fracturation intime de la roche … JT].

JLD présente une photo du Texas (territoire mité par des forages espacés de plusieurs centaines de mètres), et en contrepoint un schéma de Schuepbach montrant à partir d’une tête de forage, 2 x 8 drains parallèles horizontaux de 3 km … donc une emprise en surface réduite, 2 hectares pour plusieurs km2 [illustration récurrente de l’idée selon laquelle « nous » ne ferons pas les erreurs commises aux USA].

  • Les impacts locaux, les impacts globaux.

La contamination des aquifères : elle serait possible depuis la surface en relation avec des incidents de chantier, lors du cuvelage du puits, ou lors de la remontée de l’eau injectée lors de la fracturation hydraulique. Pour JLD, ce risque est très peu probable : il souligne la différence importante de profondeur entre les ressources en eau exploitées (au plus à qlq centaines de mètres sous la surface) et les zones productives en gaz (à qlq km de profondeur).
Il envisage cependant deux cas de figures – circulations karstiques ou sources thermales – où la remontée d’eau contaminée (et de gaz) pourrait être beaucoup plus rapide.

La consommation d’eau : JLD donne des chiffres de consommation que je trouve étonnants, 1 unité d’eau pour le gaz de schiste, 3 fois plus pour le nucléaire, 5 pour le pétrole, plus de 100 pour les biocarburants. C’est l’exploitation du GdS qui serait la plus économe en eau !
[Prenons le cas du nucléaire, une tour aéro-réfrigérante envoie 0,75 m3/s de vapeur dans l’atmosphère, on ajoute à cela les prélèvements directs du fleuve et on obtient au bout de quelques heures des valeurs beaucoup plus importantes que les 10 – 15 000 m3 nécessaires à la fracturation hydraulique d’un drain ; si on prend l’exemple du pétrole, les quantités d’eau de forage sont les mêmes et l’eau mêlée au pétrole est réinjectée … donc la différence entre GdS et pétrole, c’est l’eau de fracturation hydraulique : le ratio serait donc à l’inverse … JT].

Les additifs : JLD reprend ce qui se dit dans les milieux favorables à l’exploitation des GdS sur l’utilisation contrôlée de produits anodins sans impacts environnementaux [ce qui n’est pas du tout le cas des listes de produits publiées par Tyndall Centre, UK, ou par le New York Times … JT].
L’empreinte carbone : JLD répond sans la citer à l’étude R.W. Howarth et al. (Climatic Change, 2011, 106 :679-690), qualifiée d’ancienne [elle date d’avril dernier !) par des données issues de l’Université du Maryland (mais non référencées) selon lesquelles l’empreinte pour 1 KWh produit serait pour le gaz conventionnel de 0,50, pour le gaz de schiste de 0,56, pour le charbon de 1 [la publication de Howarth indique : à 20 ans des émissions nettement supérieures (> +20%) à celles du gaz conventionnel, et peut-être le double de celles du charbon ; à 100 ans, les émissions de GdS sont encore comparables à celles dues au charbon …].
L’impact sismique de la fracturation hydraulique : JLD reprend l’exemple de Blackpool où des secousses ont été enregistrées le 1er avril à proximité d’un puits où était réalisé une fracturation hydraulique (magnitude jusqu’à 2,3). Il précise qu’il y a à cet endroit un contexte tectonique tout à fait particulier, avec des plans de glissement horizontaux, contexte qui ne se retrouverait pas ailleurs [à noter que le rapport qui vient d’être rendu public estime comme « hautement probable » le lien entre fracturation et secousse].

Il fait aussi état de cet autre exemple, près de l’aéroport de Dallas – Fort Worth, où l’injection sous pression dans un aquifère profond des eaux remontées après fracturation hydraulique a provoqué des tremblements de terre (magnitude jusqu’à 3,3) [mais rien sur la séismicité induite lors de fracturation hydraulique pour la géothermie profonde assistée (Soulz, Bâle) … JT].

En conclusion, JLD indique que tous les incidents relevés aux Etats Unis auraient pu être évités, et se félicite de ce que la réglementation se renforce (ex. de l’EPA mise hors jeu puis rétablie dans le circuit).

  • Economie
  • Pour de nécessaires expérimentations et un progrès des connaissances

Commentaires

Si je synthétise l’intervention de JL Durville, je dirais deux choses : il a répondu à la plupart des critiques de l’exploitation de gaz de schiste en avançant des contre-arguments issus de la sphère pétrolière, et il s’est systématiquement prononcé pour de nouvelles études permettant une exploitation moins « aventureuse » qu’aux Etats Unis.

La discussion a été marquée presque systématiquement par des interventions très critiques.

Toxicologie : plusieurs intervenants s’appuient sur le rapport de toxicologie de André Picot pour dénoncer l’usage de produits dangereux pour la santé publique. Réponse, en France nous utiliserons des produits inoffensifs … mais quels ont été les produits utilisés – en France – pour les fracturations hydrauliques réalisées en Seine et Marne par la société Vermilion ?
D’autres soulignent que les sites fracturés fonctionnent comme des réacteurs chimiques, et les eaux qui en sont issues vont poser de très difficiles problèmes de traitement.

Ressources réelles ? : Citation du rapport au gouvernement : « les ressources effectivement récupérables pour [les] trois permis [Villeneuve de Berg, Nant et Montélimar] seraient de l’ordre de 500 Gm3 » de gaz (p. 13). Le chiffre, énorme, qui représente une douzaine d’années de la consommation française est confirmé en conclusion : «  … notre pays est parmi les plus prometteurs au niveau européen en huile (100 Mm3 exploitable) et en gaz (500 Gm3) » (p. 52).
Même si ces indications sont balancées à d’autres passages, ces chiffres ont été retenus (= il existe un pactole sous nos pieds !!!) et ont servi d’argument politique pour précipiter les opérations au nom de l’indépendance énergétique nationale.
En regardant les informations disponibles sur un permis, on se rend compte de la fragilité des volumes avancés. Sur le permis de Montélimar (Total), on dispose d’une douzaine de forages anciens non carottés au niveau de l’horizon hypothétiquement producteur. Certains ont mis en évidence l’horizon (les « schistes carton » du Lias), et même dans certains cas, il y a eu des dégagements de méthane … mais pour d’autres forages, on ne dispose d’aucune information sur le niveau recherché. 50 ans après, les cuttings ne permettent pas davantage d’établir la quantité de méthane enfermé à l’origine dans la roche … on ne connaît donc ni le volume, ni la teneur, ni l’impact de la tectonique très importante dans la région sur des migrations anciennes de gaz : aucun calcul n’est possible ! Et les valeurs de la proportion de gaz récupérable (le produit du % de roche accessible par la fracturation hydraulique et du % de gaz qui pourra être mobilisé dans ce volume ne sont que des transpositions).
Or, sur ce permis de Montélimar, une plaquette de Total de début 2011 fait état d’un objectif de 2380 Gm3 de gaz en place, donc de l’ordre de 480 Gm3 récupérables. Questionné, le géologue-chef de Total Europe indiquait que ces chiffres ne correspondaient pas à des réserves, mais étaient des indications données pour la recherche de partenaires industriels et financiers.
JL Durville souligne que ces quantités sont très hypothétiques et que les incertitudes justifient de nouveaux travaux d’évaluation de la ressource [bref, les volumes communiqués au gouvernement, à la presse, au public, n’étaient pas fondés !!! … JT]

Il y a eu plusieurs interventions sur l’impact des exploitations d’huile de schiste en Seine et Marne (Doue), en particulier sur les eaux superficielles, leur permanence, leur qualité.

D’autres interventions ont concerné la cimentation des puits. En effet que ce soit pour le tubage ou même pour la fermeture, la qualité de la cimentation est déterminante aussi bien pour la protection des aquifères que pour s’opposer aux fuites de gaz : le ciment, à la perméabilité nettement inférieure à celle des schistes, est en effet une voie d’accès privilégiée vers la surface. Pas la seule, puisque la fracturation provoquée est elle-même en mesure d’ouvrir de nouvelles voies de migration [sur ce sujet, et sur tout ce qui concerne les fuites après fermetures des puits, voir le blog de Marc Durand : en deux mots, la fracturation a ouvert un système fermé depuis des millions d’années, après fermeture du puits, le gaz continue de se libérer et la pression interne va monter … JT]. Il n’y a pas eu de réponse.
Une intervenante de l’association « No fracking » témoignera de cela en rapportant l’existence de fuites de méthane sur des puits au Québec [c’est une des raisons pour lesquelles l’empreinte carbone des GdS est aussi élevée … JT].

D’autres intervenants s’interrogeaient sur les pressions utilisées lors des fracturations hydrauliques … il n’y aura pas de réponse [cela dépend de la profondeur, mais la surpression appliquée en surface peut atteindre quelques centaines de bars – équivalent à quelques milliers de mètres d’eau, produisant des fissures perpendiculaires au forage sur plusieurs dizaines de mètres, voire 100 mètres … JT].
Et quel est le retentissement de ces surpressions sur la stabilité des massifs rocheux : toute cette fracturation provoquée correspond à des ruptures dans la roche, comme le sont à une autre échelle (on l’espère !) les tremblements de terre. Deux exemples ont été évoqués par la salle ou par Denis Fabre qui présidait, Soulz la Forêt et Bâle : il s’agissait dans les deux cas d’ouvrir par fracturation hydraulique des voies permettant à l’eau de circuler entre deux forages à 5 km de profondeur et de se réchauffer pour générer un ressource géothermale.
Dans les deux cas, des séismes ont été provoqués, souvent de magnitude très faible, mais ponctuellement plus à Bâle avec un séisme de magnitude 3,4 (donc perceptible et provocant quelques dommages), qui a entrainé l’arrêt des opérations et l’abandon du projet géothermique. Il est à noter que les surpressions et les débits étaient du même ordre que lors des exploitations de GdS. Denis Fabre note le contexte sismique particulier de Bâle (avec un important tremblement de terre historique) [mais la vallée du Rhône … ???]

D’autres sujets ont été abordés.

En conclusion, le co-auteur  du rapport au gouvernement est apparu réservé sur les mécanismes en jeu dans l’exploitation des GdS, réservé sur les ressources, allumant des contre-feux peu convaincants par rapport à des critiques majeures vis à vis de l’exploitation des GdS, et transformant toute critique en argument pour des recherches et de nouveaux travaux.

Ce qui est étrange, c’est que personne n’ait fait le point sur la situation minière et politique, ce que deviennent les concessions non abrogées, les suites de la loi de juillet avec création d’une commission nationale d’orientation …

Jacques Thibieroz, 18.11.11

Autres langues

Organisations

Commentaires

 

Commenter le contenu (Soumis à modération)

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

La newsletter de Aldeah.org

S'abonnez au bulletin d'information