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« Plus d’extractivisme pour sortir de l’extractivisme» : le pari risqué de Correa

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Source de l'article de presse
Auteur de l'article de presse: 
Par William SacherSource : FAL MAG 116
Date de publication: 
Dimanche, 1 Décembre, 2013

Mine à ciel ouvertMine à ciel ouvertL’annonce de l’abandon de l’initiative Yasuní-ITT [1] par le président Rafael Correa a suscité l’émoi des mouvements écologistes et a attiré l’attention des médias internationaux sur ses politiques dans le domaine des industries extractives¹. Mais qu’en est-il de l’action du gouvernement dans ce secteur? Dans quelle mesure est-elle compatible avec son projet politique ouvertement socialiste et avec les principes pionniers mis en avant dans la Constitution de 2008?

Extension de la frontière extractive

À  l’instar  de  nombreux  autres  pays  d’Amérique Latine, l’Équateur s’est lancé, depuis l’élection de Rafael Correa, dans une ré-primarisation de son économie, incarnée par une extension marquée de la frontière extractive dans les secteurs minier et pétrolier. Mis à part le poids croissant du pétrole dans l’économie et l’ouverture symbolique du parc Yasuní à l’exploitation, le gouvernement a lancé en 2012 une vaste campagne de titularisation de nouveaux permis d’exploration pétrolière, lesquels couvrent près d’un quart de  l’Amazonie équatorienne  (environ  3  millions  d’hectares).

L’Équateur  a  également  parié  sur  l’exploitation minière  industrielle.  Cinq  nouveaux  projets  à grande échelle ont été classés comme « stratégiques » : les projets cuprifères à ciel ouvert de Mirador et Panantza-San Carlos, et aurifères de Río Blanco, Fruta del Norte et Loma Larga. Une quinzaine d’autres projets, moins avancés, sont également en cours. Malgré une réduction substantielle du nombre de permis miniers par rapport à la période néolibérale, près de 5% de la superficie du pays reste dédiée à l’exploration minière.

Troublantes  contradictions  entre  le  discours  et l’action du gouvernement.

Cette  politique  de  promotion  des  activités  extractives a généré un grand nombre de conflits sociaux, comme c’est le cas dans toute l’Amérique latine. Les populations victimes de la violence et des dépossessions qui sont associées aux mégaprojets pétroliers et miniers, divers mouvements sociaux (notamment autochtones et écologistes) et intellectuels de gauche ont à de nombreuses reprises exprimé leur rejet de ce modèle. La réponse du gouvernement a été de systématiquement marginaliser, censurer et « criminaliser » ces acteurs critiques. Dans ses déclarations publiques, le président lui-même les qualifie régulièrement « d’écologistes infantiles », tandis que nombre de leaders et dirigeants ont été accusés de « terrorisme » ou de « sabotage » et font face à de lourdes condamnations. Dans certains cas, le gouvernement n’a pas hésité à utiliser la force publique pour réprimer ces acteurs et favoriser l’accès des territoires à des sociétés transnationales en s’appuyant notamment sur la législation minière promulguée en 2009 (laquelle est restée très proche de la version néolibérale précédente).

Puis, les conséquences néfastes d’un point de vue économique  et  politique,  et  les  inévitables  impacts socio-environnementaux, ou encore culturels et psychologiques de ce type d’extraction ne sont plus à établir. Les méga-exploitations minières, affichent - au Sud comme au Nord - un dossier accablant en la matière. Plus de 40 ans d’exploitation pétrolière en Amazonie équatorienne ont mené à des destructions environnementales irréversibles,  des  conséquences  dramatiques  en terme  de  santé  publique  et  à  la  disparition  de peuples autochtones. On est bien loin de la remise en cause de « l’exploitation de l’être humain et de la nature » prônée par la Constitution dans le cadre de la recherche du Buen Vivir, un concept dont  le  gouvernement  lui-même  fait,  pourtant, une  promotion  assidue [2].  Correa  et  son  gouvernement suivent la vocation centenaire de l’Equateur : celle d’exportateur de matière première à bon marché[3] Pourtant, ce pays connaît parfaitement les tares associées au phénomène d’enclave auquel conduit ce type d’économie et sa vulnérabilité face aux aléas des marchés internationaux des matières premières, particulièrement volatils. Tant que les prix des métaux et du pétrole sont élevés, la croissance équatorienne se maintiendra et les revenus dégagés resteront substantiels. Mais la croissance chinoise, qui a tiré ces prix vers le  haut  ces  dernières  années,  semble  s’essouffler...

Enfin, les ressources minières et pétrolières équatoriennes  sont  dans  de  nombreux  cas  directement contrôlées par des transnationales étrangères. Les grands projets miniers sont aux mains de sociétés d’Etat chinoises, lesquelles se sont taillé la part du lion. Les sociétés juniors canadiennes, peuvent, quant à elle, spéculer sur leurs concessions de centaines de milliers d’hectares, à partir du « paradis judiciaire » qu’est la bourse de Toronto. Certes, dans le secteur pétrolier, des efforts notables ont été consentis. Les revenus de l’État ont augmenté grâce à la renégociation des contrats, et les entreprises d’État ont récupéré un certain protagonisme. Néanmoins, on continue de faire massivement appel aux transnationales étrangères, et, plus grave encore, une partie substantielle de la production future a été vendue par anticipation à l’État chinois, en guise de remboursement de la dette contractée auprès de ce pays.

Cet état des lieux tranche avec le projet écologiste et d’émancipation de la tutelle des puissances étrangères affiché par le gouvernement. L’écologisme  et  l’anti-impérialisme  de  Correa  apparaît sous  cet  angle  comme  un  exercice  rhétorique et publicitaire -dont la récente campagne de la « mano negra » contre Chevron est une nouvelle occurrence- rendu possible par l’affaiblissement de l’hégémonie étasunienne et l’avènement d’un monde multipolaire.

Une rhétorique calquée sur celle des industries extractives

Les  politiques  extractivistes  du  gouvernement de  Correa  apparaissent  donc  en  contradiction avec son projet de « socialisme du XXIème siècle » et avec les diverses prises de position qu’on trouve dans les écrits officiels [4], comme la remise en cause de l’impératif du « développement » et de la croissance économique, la sortie nécessaire de l’extractivisme, et la transition vers une société du Buen  Vivir.  Ces  politiques  légitiment  également  la  construction  d’infrastructures  de  transports  et  énergétiques  indispensables  au  fonctionnement  des  exploitations minières et pétrolières.

L’examen  de  l’action  gouvernementale  dans  le secteur extractif illustre  ainsi  –  comme l’affirme aujourd’hui  la  gauche  équatorienne  anticapitaliste [5] - qu’en fait de processus révolutionnaire et socialiste, on assiste en Équateur à la continuité logique du néolibéralisme, et qu’en favorisant le retour  d’un  État  raisonnablement  interventionniste,  Rafael  Correa  a  réussi  le  tour  de  force  de conserver la structure coloniale du modèle économique, tout en opérant une modernisation capitaliste sans précédent.

William SACHER

Doctorant en Économie du Développment, Faculté Latino-Américaine des Sciences Sociales, FLACSO, Quito. Co-auteur, avec Alain Deneault, de Paradis Sous Terre, Comment le Canada est devenu une plaque tournante pour l’industrie minière mondiale?

Notes

[1] Yasuní-ITT consistait pour l’Équateur à se refuser à exploiter une partie de ses réserves de pétrole en échange de dons internationaux. Pour plus de détails sur cette initiative et son abandon, voir FAL, octobre 2013.

[2] Pour une critique du Buen Vivir dans sa version gouvernementale, cf. William Sacher et Michelle Báez, «Buen Vivir, faux et vrais espoirs», Revue des Livres, Paris, numéro 11, mai-juin 2013.

[3] Alberto Acosta démontre bien la persistance de cette vocation dans son livre  Breve historia económica del Ecuador, Quito, CEN, 2012.DOSSIER

[4] e.g. dans les différentes versions du Plan Nacional para el Buen Vivir

[5] cf. par exemple, le livre El Correismo al Desnudo, Varios autores, Montecristi Vive, 2013.

Article publié dans le numéro 106 de France Amérique Latine

 
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A voir aussi :

Conférence du Professeur Rafael Correa à la Sorbonne : faire prendre des vessies pour des lanternes

Date de publication: 
Lundi, 11 Novembre, 2013
Par: 
Gérald LEBRUN

Conférence du Professeur Rafael Correa à la Sorbonne.
Ou, comme le grand illusionniste Rafael essaye de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

La conférence a eu lieu le 6 Novembre 2013 au vénérable grand amphithéâtre de la Sorbonne.
Nous sommes arrivés à 16h30, et il avait déjà la queue, nous avons attendu environ 30 minutes avant que finalement on nous ouvre les portes.  Heureusement, malgré les nuages ​​menaçants, on a pu éviter la douche.
En arrivant à la porte, contrôle d'identité, contrôle des papiers et, bien sûr, l’indispensable invitation. On a dû également laisser au vestiaire nos sacs et autres serviettes...
Nous sommes enfin dans l’amphithéâtre, déjà 17h15, il faut attendre le début de la conférence prévue à 18H. Enfin assis, nous avons pu assister au ballet des agents, techniciens et cameramen.
Pendant que nous attendions, les organisateurs ont passé un documentaire touristique sur l'Equateur avec les images des merveilles que ce pays a encore, y compris les images de Yasuni. Ma voisine m'a demandé, c'est l’Equateur?  Oui madame, Quel joli pays, Oui madame et si vous voulez le connaître, il faut y aller maintenant, parce que dans 10 ans, cela ne sera plus la même chose.

Le public

Le vrai coût des politiques sociales de Rafael Correa

Date de publication: 
Lundi, 4 Novembre, 2013
Par: 
ALDEAH

"Les principaux ennemis de notre projet sont les gauchistes infantiles et les écologistes romantiques”.
(Rafael Correa) [1]

Faire passer les vessies pour des lanternes est un exercice bien connu des politiques. Incontestablement, nombre de dirigeants progressistes d’Amérique latine excellent dans ce domaine lorsqu’il s’agit d’impressionner l’opinion occidentale amie. Se présenter à ses yeux comme humanistes, anticapitalistes, anti-impérialistes et écologistes ne les empêche aucunement, sur le plan intérieur, de conduire des politiques autoritaires en se prêtant au jeu des intérêts du capital international dans le total mépris de l’autonomie des populations et du respect des écosystèmes.

L'emphase révolutionnaire, surtout lorsqu’elle accroche au drapeau rouge un fanon vert, a du crédit auprès de la gauche alternative occidentale. A la recherche d’un contre-modèle, celle-ci est parfois prête à fermer les yeux sur certains « détails ». Nous espérons que cela ne sera pas le cas lors de la prochaine venue à Paris de Rafael Correa, invité à donner plusieurs conférences (notamment le 6 novembre à la Sorbonne). En prévision de cette rencontre, nous, militants impliqués dans des luttes socio-environnementales en France et solidaires avec celles d’ailleurs, souhaitons apporter quelques éclaircissements au sujet du prétendu écologisme de la « révolution citoyenne » [2] en Equateur.

Yasuní-ITT est mort, vive l’extractivisme !

Le monde a certainement perdu une belle utopie avec l’abandon de l’initiative Yasuní-ITT. Cette dernière, initiée par les mouvements écologistes équatoriens et reprise par le gouvernement de Correa dès 2007, engageait l’Etat à laisser sous terre une partie du pétrole du parc national Yasuní en contrepartie d’une contribution de la communauté internationale. Le 15 août dernier, le montant minimum (3, 6 milliards de dollars) n’ayant pas été réuni, Correa jetait le projet aux oubliettes. Le pétrole sera donc exploité dans cette région à la biodiversité unique, territoire de nombreux peuples indigènes, dont certains en « isolement volontaire ». On peut sans doute blâmer ladite communauté internationale pour son manque d’implication (comme l'a fait Correa pour justifier son geste), mais force est de constater que l’avenir de l’initiative a toujours été incertain et que le « plan B » (l’exploitation) n’a jamais été exclu [3].

Blocs pétroliers en Amazonie équatorienneBlocs pétroliers en Amazonie équatorienneCe projet, qui jusque-là avait servi de faire-valoir commode vis-à-vis des écologistes (« infantiles », selon les mots de Correa) comportait déjà une sérieuse limitation. Il divisait le territoire amazonien en deux : d’un côté, un fragile sanctuaire, de l’autre, les zones de sacrifice. De nombreux territoires, dont ceux des Kichwa de Sarayakú, étaient menacés ou déjà concernés par l’exploitation pétrolière.

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