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Révolte des sacrifiés au «développement»

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Par: 
Anna Bednik

Açailândia, ville brésilienne du Nordeste. Son nom fait référence au fruit du palmier d’açaí, ingrédient de base de l’alimentation amazonienne traditionnelle. Il y a moins de 40 ans, c’était la forêt, habitée par des indigènes. Aujourd’hui, il ne reste plus un seul arbre d’açaí, seules les plantations d’eucalyptus, destinées à produire du charbon végétal pour la sidérurgie, verdissent quelque peu cette plaine désaffectée, point de passage du train de Vale do Rio Doce [1], dont les 312 wagons interminables évoquent un autre train célèbre, celui de « Cent ans de solitude » - à la différence près qu’ils ne transportent pas des cadavres mais des minerais de la terre rouge d’Amazonie. Les usines sidérurgiques, dont la fumée embrume encore les derniers jours de cette ère industrielle, vont bientôt fermer boutique : pour la Vale, il est maintenant plus intéressant de transformer le minerai au Mozambique ! Que restera-t-il ? Des souvenirs d’un « développement » toujours à venir, des rêves d’une vie meilleure qui, il y a moins de 40 ans, ont fait traverser la jungle aux premiers colons à la recherche du bois précieux. Qui les ont ensuite poussés, suivant les injonctions des éleveurs, à en finir avec la forêt, la transformer en charbon et laisser la place au bétail. Qui les ont aussi fait se taire quand les propriétaires autoproclamés des terres défrichées donnaient l’ordre de faire courser les Indiens par des chiens et les abattre d’un coup de fusil lorsqu’ils grimpaient aux derniers arbres. Qui, certainement, les ont fait applaudir quand la Vale annonçait la construction du chemin de fer, les embauchait pour planter des eucalyptus qui asséchaient les terres, quand la sidérurgie s’installait et, avec elle, les charbonneries, célèbres repères du travail esclave. Açailândia a vécu, en moins de 40 ans, toute une spirale de « cycles de développement » des plus sauvages. Qu’en reste-t-il ? Des souvenirs des rêves d’une vie meilleure, à jamais confinés dans de petites maisons, entassées autour d’un ravin, dans un paysage à l’horizon ravagé. 

A la Oroya, au Pérou, le développement est vert et blanc. Vert et blanc, ce sont les couleurs auxquelles Doe Run Perú, l’entreprise qui exploite une gigantesque fonderie de métaux, repeint écoles, parcs, places…, en faisant croire que ces installations lui doivent leur existence. Au-delà de ces couleurs, qui contrastent avec la montagne rasée et délavée à force d’émanations toxiques, la ville dominée par une géante cheminée a l’esthétique malsaine de l’enfer. Les enfants ont des taux de plomb dans le sang 4 à 10 fois supérieurs au minimum acceptable selon l’OMS. Mais, au Ministère de la santé, on laisse entendre que le plomb rend intelligent  [2] et l’entreprise appelle à se laver les mains et fréquenter les douches publiques, peintes en vert et blanc, pour éviter la contamination ! En Catamarca, l’une des provinces les plus pauvres d’Argentine, le développement minier a contribué au bien-être des habitants en ornant les rues de la ville d’Andalgalá de plaques aux couleurs de la mine Bajo de la Alumbrera. 

«Qu’est-ce qui nous importe ?»,- Paula vit depuis toujours à Saint Felix, l’un de ces villages-oasis de la vallée de Huasco dont la verdure exubérante détonne - encore - avec l’aridité des contreforts du désert d’Atacama (Chili). Plus pour longtemps, car le projet minier Pascua Lama assèche la rivière et les nappes qui alimentent la vallée : «la tranquillité, la beauté de ces montagnes, nous entendre bien entre voisins, cultiver nos terres, que nos enfants puissent se baigner dans la rivière, manger de la nourriture saine …, ce sont des choses simples, notre vie est simple, mais c’est ce qui nous importe le plus». La mine a déjà provoqué pénurie d’eau et division dans les communautés. Barrick Gold, qui mène le projet, est la plus grande entreprise d’extraction d’or au monde : comment lutter contre un tel monstre ? Et pourtant, ils essayent. « Eux», ce sont une minorité, ceux qui ne croient pas aux contes du « développement ».

Dans la vallée de Huasco, comme dans une myriade d’autres lieux en ligne de mire des projets d’exploitation des « ressources naturelles », mais aussi à la Oroya et même à Açailândia, des voix s’élèvent, des personnes se rencontrent, partagent, discutent, s’organisent, résistent. Paysans, indigènes, urbains, pauvres, classes moyennes, prêtres, professeurs, étudiants, ingénieurs, scientifiques, journalistes…  même quand il n’y presque plus rien à faire, même quand pour eux il est déjà trop tard, ils cherchent au moins à témoigner, à donner à d’autres l’exemple de ce qu’il faut éviter, à mettre en garde contre les promesses qui sont rarement tenues [3].

Les corporations transnationales mènent toujours la danse, et la longue histoire du pillage de l’Amérique dite latine est loin d’être terminée. Mais aujourd’hui, la vague de l’extractivisme déferle sur tous les pays et n’épargne pas ceux dont les gouvernements se montrent préoccupés par le bien-être social et la reconquête de la souveraineté nationale. La nationalisation des ressources n’est pas un obstacle à l’extractivisme, c’est une modalité différente de sa mise en œuvre.

S’opposer à la destruction opérée au seul nom de l’argent est idéologiquement facile. La principale difficulté consiste - et c’est là que ces mouvements populaires s’attaquent au noyau même du système dominant - à remettre ces projets en cause, alors que leur raison d’être dans le discours du pouvoir - de tous les pouvoirs - est habillée de bonnes intentions qui appellent à l’aspiration légitime de tout un chacun à améliorer ses conditions d’existence et à l’aspiration collective à plus d’équité et de justice. L’argument central (des gouvernements de droite comme de gauche) est que l’exploitation des ressources naturelles (présentée comme l’unique source de revenus concevable) amènera le « développement » aux régions et au pays qui ne l’ont (toujours pas !) atteint, alors même que la poursuite du « développement » (soumise à la croissance de la production et de la consommation) par tous les pays du monde, y compris par ceux qui sont déjà « développés », mais qui semblent ne pas avoir d’autre choix que celui d’aller de l’avant, est tout simplement impossible sans matières premières et énergie. La promesse du « développement » doit être entretenue pour que la machine continue à fonctionner. Le serpent se mord la queue et nous entraine vers l’abime.

Construction sémiotique de la civilisation occidentale, produit de l’évolution de la pensée de cette partie-là seulement de notre monde, érigé, plus récemment, en fer de lance de l’impérialisme postcolonial par un président états-unien, l’étendard du «développement » est le résultat d’un rapport de forces de l’histoire récente qui nous a fait croire qu’il s’agit d’une finalité de l’Histoire [4]. S’appuyant sur les plus respectables intentions et espoirs, le mot « développement » et les représentations qui lui sont associées emportent une adhésion quasi unanime. Imprimée dans les esprits de la majorité, leur prétendue portée universelle fait accepter l’inéluctabilité des sacrifices exigés par le cheminement réel du « développement » - phénomène historique, dont la cruauté est compensée par l’horizon de la promesse. Il n’y a pas de meilleure garantie pour la reproduction du système.

Ceux qui se mobilisent contre les projets extractivistes sont donc forcément en train de défier aussi la fatalité de ce processus au nom doté d’un pouvoir incantatoire. Santé, éducation, accès à la terre…, l’exigence de justice sociale, celle qui fait que les politiques menées au nom du « développement » paraissent « acceptables » au plus grand nombre, n’a pas disparu. Seulement, depuis que le « développement » est devenu l’horizon à atteindre, ne cessent de se creuser les écarts : entre le Nord et le Sud, entre les riches et les pauvres, au Nord, comme au Sud. Admettons qu’il puisse exister une réelle volonté politique - abstraction faite des intérêts particuliers qui n’ont pas de frontières idéologiques - de maximiser les revenus issus de l’exploitation des ressources naturelles et de les redistribuer à l’échelle nationale. Admettons que cette redistribution puisse avoir une certaine efficacité pour atténuer la misère des plus démunis. Même ainsi, il est difficile de qualifier cette voie de « développement » d’émancipatrice, tant elle entretient la dépendance : vis-à-vis du marché international, des entreprises qui maîtrisent la technologie, etc. Certes, il est tout aussi difficile d’en imaginer une autre dans un système mondial verrouillé qui ne laisse pas vraiment d’autre choix aux pays … « en voie de développement ». Mais il n’est pas lieu ici de donner des leçons, juste d’essayer de comprendre une réalité complexe, sans détours.

Trop nombreux sont les exemples : les projets extractivistes n’amènent pas le «développement» promis aux populations des zones pourvoyeuses de ressources naturelles qui, si l’équation se vérifiait, devraient présenter les plus hauts niveaux de « développement humain ». Prime à la sincérité, le gouvernement vénézuélien parle de « zones de sacrifice minier-pétrolier ». Territoires et personnes sacrifiés sur l’autel du « développement national » et du bien-être du plus grand nombre, la logique est implacable et partagée. Seulement, ces « sacrifiés » se révoltent, refusent d’être ceux qui payent les frais et  avertissent aussi le reste de la société qu’à la vitesse de l’avancée des projets et de leurs impacts, les zones de sacrifice deviendront des pays sacrifiés.

La misère, réelle, a des causes. Vouloir y remédier en accentuant l’une d’entre elles est absurde. Les projets extractivistes n’affectent pas seulement les ressources qu’ils exploitent directement, mais aussi l’environnement au sens large - eau, terre, semences, écosystèmes et biodiversité en général  -, les cultures ancestrales, l’organisation et la bonne entente des sociétés et, plus généralement, le bien-être des habitants d’un pays, en compromettant lourdement celui des générations à venir. Alors, comme c’est déjà le cas dans les zones d’implantation des industries extractives, où les forts impacts négatifs rendent relativement invisibles les rares retombées positives, les conséquences de l’extractivisme à grande échelle vont à contre-sens de la représentation commune du « développement » : un épanouissement non seulement matériel, mais aussi social, culturel et environnemental. Le choc des visions - autour de ce que doit être ce « développement » ou simplement la vie - éclate alors au grand jour. 

La majorité de ceux qui refusent le destin des sacrifiés - décidé à leurs dépens - n’ont pas « atteint » un niveau de « développement » suffisamment haut, pour, selon ce qu’on serait portés à croire, vouloir s’arrêter en chemin. Pourtant, la nationalisation des industries extractives et des ressources est rarement évoquée comme solution par ces mouvements populaires - communautés paysannes ou indigènes, assemblées, collectifs, groupes de personnes qui ne se donnent aucun nom particulier. La plupart exigent le retrait définitif, l’arrêt de tout projet d’exploitation. Plus comme une inspiration que comme un slogan ou un programme politique, émerge alors l’idée que la justice et l’équité ne peuvent plus être pensées sans tenir compte de la relation entre l’homme et son milieu, sans assumer notre dépendance vis-à-vis de la nature et envers les autres. La justice sociale est donc aussi environnementale, c’est une « justice de la vie » : laisser la vie exister, arrêter de la soumettre à l’impératif de la logique économique.

« Pour sortir de ce cercle vicieux, que proposent-ils ? » : une question et une critique attendues. Il existe de multiples expériences d’organisation, de réinvention du lien social, de recherche d’autonomie pour assurer son existence et de construction d’alternatives locales, connectées ou pas aux marchés national ou international, en rupture ou pas avec le système capitaliste (voir encadrés de ce dossier). Une synthèse de ces initiatives concrètes est difficile à transformer en théorie. Voire, « modéliser » ces expériences « périphériques » n’est pas forcément souhaitable, si l’on considère que remplacer un modèle défaillant par un autre à vocation tout autant universelle ne ferait que déplacer le problème. La tentation est grande d’accuser d’égoïsme ceux qui luttent contre une menace qui pèse sur leur territoire et mettent en place des alternatives, souvent modestes, qui ne valent, d’abord, que pour une minorité. Ces mouvements ne proposent aucune théorie clés-en-main et ne prétendent apporter une réponse ni à la question de « comment développer le pays ? » ni à celle de « si tel minerai n’est plus extrait, de quoi sera fabriqué tel objet utilisé dans le quotidien? ». Leur grand mérite est toutefois d’attirer l’attention sur le cœur du problème : le caractère destructeur, dans son sens le plus concret, de ce que l’on appelle encore « modèle de développement ».

Au sortir de ces mouvements populaires, remettre en question le modèle et s’affranchir du poids de la dépendance n’est certes pas facile. Mais n’est-ce pas aussi le rôle des luttes sociales, malgré tous les sacrifices que cela exige et même si cela se déroule sur un temps très long, de faire évoluer les mentalités et d’obliger ceux qui nous gouvernent à tenir compte de ces évolutions, en libérant la créativité pour construire un changement qui échappe à la logique des puissants ? D’être cette variable qui n’est pas prise en compte dans les calculs de ceux qui pensent écrire l’Histoire?

Certes, aujourd’hui, la masse critique est loin d’être atteinte pour mettre fin aux dogmes mortifères encore solidement ancrés dans notre façon de concevoir le monde. Mais au cœur des luttes socio-environnementales, en Amérique latine, comme ailleurs, d’autres conceptions de la vie prennent déjà racine. Inassimilables au phénomène-mot « développement » (et où les sacrifices exigés en son nom n’ont plus lieu d’être), formalisées ou pas, ces autres visions mettent en avant la vie en tant que telle. Des îlots de résistance, dont la simple existence ébranle déjà quelque peu la fatalité des rêves de prospérité et de sécurité des sociétés « modernes ».

Par Anna Bednik, FAL et collectif ALDEAH. Publié dans le FAL MAGAZINE N 104, printemps 2011

 

Notes:

[1]  Premier producteur mondial de fer et une des plus grandes entreprises minières au monde. En savoir plus : www.justicanostrilhos.org

[2] Une étude de la Direction Générale de la Santé Environnementale fait le lien entre le taux de plomb dans le sang et les notes des enfants à l’école

[3] Voir : Mouvements socio-environnementaux en Amérique latine : territoires, écosystèmes et cultures, FAL MAG 40 ans

[4] Lire : Le développement. Histoire d’une croyance occidentale. Gilbert Rist, Presses de Sciences Po, 2007

 

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